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J-L.Mélenchon : “La lecture entretient notre liberté”

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Jean-Luc Mélenchon a reçu Guillaume Gonin dans sa bibliothèque. Amoureux des mots, le leader de la France insoumise est un lecteur vorace et éclectique. Rencontre.

Photos Patrice NORMAND

De la douceur. En amont de cet entretien, ce n’est pas le terme que j’associais le plus spontanément à mon invité. Et pourtant, à peine installés autour de son bureau, sous une belle carte représentant la Méditerranée ayant pivoté de quatre-vingt-dix degrés vers l’ouest, émane très vite de Jean-Luc Mélenchon une grande douceur. Les livres délivrent-ils un sésame précieux pour pénétrer sans risque dans l’antre du leader de la France insoumise ? Reste qu’en préambule de notre échange, il se montre prévenant à mon égard et manipule ses exemplaires avec soin, tandis que notre photographe Patrice procède à l’installation de son matériel.

« Souvent, en retravaillant mes interviews, je souligne l’arête », précise-t-il d’emblée. « Les journalistes n’ont qu’une peur, c’est qu’en relisant, on attendrisse, on lisse. Chez moi, c’est tout l’inverse. Car mon pari fondamental est que la conflictualité crée la conscience. Une formule ambigüe … Mais c’est en rompant le cercle de l’évidence qu’on provoque l’interrogation. C’est le mécanisme de la pensée ! Sans cela, ce n’est que bruit mental. »

Sur la table, je remarque la pile de livres que m’avait évoquée Juliette, sa conseillère presse, alors que nous arpentions couloirs et jardins de l’Assemble nationale. J’étais heureux de retrouver ces lieux chargés d’Histoire, comme la Salle des Quatre Colonnes où se pressent journalistes et collaborateurs d’élus, dans l’attente d’un commentaire d’un député ou d’un membre du Gouvernement de passage. Je me suis laissé envahir avec délice de souvenirs de veillées nocturnes, à l’occasion de l’examen de tel ou tel projet de loi ; nostalgie de mondes passés, figés dans le marbre républicain. Juliette me tira soudain de ma rêverie : « il vous a apporté beaucoup de livres de chez lui. Je vous conseille de décaler votre train, il aura envie d’en parler. » Les minutes défilant, j’avais suivi son précieux conseil. Et maintenant, à la vue de la sélection hétéroclite de mon invité iconoclaste, je ne peux que m’en féliciter. Peut-être même aurais-je pu réserver le dernier train du soir pour Bordeaux.

* * *

Jean Luc Melenchon 08Je vous ai apporté l’un de vos ouvrages : « Rocard, le rendez-vous manqué », publié en 1994. Quels souvenirs vous évoque-t-il ?

Jean-Luc Mélenchon : Il m’a coûté vingt-et-une nuits. C’est une erreur totale ce livre. Littérairement il ne vaut rien et politiquement très peu. D’abord, je l’ai écrit en été : j’ai gâché mes vacances et celles de ma famille. Ensuite, parce qu’il est prétentieux de se sentir obligé d’écrire un livre pour se justifier ! Là c’était pour expliquer comment ce que j’avais entrepris pendant tant d’années était passée ensuite par Rocard, que j’avais pourtant tellement combattu auparavant.

Ce livre n’a aidé personne. A peine moi. Et puis, vous le savez, l’esprit construit toujours ses obstacles : certains appellent cela l’angoisse de la page blanche. Pour ma part, je n’arrivais à écrire que la nuit. Ce n’était pas très malin. Mais il fallait que j’écrive pour me retrouver. Je vis vraiment le stylo à la main.

Depuis, écrivez-vous différemment ?

Jean-Luc Mélenchon : J’en suis à mon vingt-deuxième livre, j’ai donc eu le temps de dédramatiser l’écriture. Mais, chaque livre a représenté un exercice nouveau. Pour le dernier, « Députés du peuple humain », c’est la première fois que j’utilise un discours, en y ajoutant d’autres interventions que les miennes. Et puis est arrivée la trouvaille du QR-code, qui change la nature de l’objet. Car il a vaincu la différence entre le texte numérique et le texte imprimé. En réalité, mes textes numériques sont souvent des « hubs », avec des liens hypertextes. Mes bouquins n’offraient pas cette possibilité : c’est désormais chose faite. C’est un livre qui fonctionne avec des univers parallèles. Il y a plusieurs mondes qui vivent en même temps dont les points de passages sont ces QR-code. Chacun s’ouvre avec un téléphone et donne accès à une vidéo ou un autre texte. Je crois être le premier à utiliser ce procédé narratif ? L’idée de la connexion d’univers parallèles est essentielle dans ma compréhension du monde. Le surréalisme peut être un code intime.

Dans quel sens ?   Jean Luc Melenchon 14

Jean-Luc Mélenchon : Exemple : un meeting. Lorsque je fais un meeting, il y a l’évènement que je vis, que j’ai sous les yeux. Mais il y a aussi celui qui est diffusé en images, et puis il y a celui qui passe en réseaux sociaux, qui aura sa propre vie.

Cette concordance des univers innombrables, c’est l’univers infini des mondes innombrables de Giordano Bruno à la renaissance, transposée au XXIème siècle ! Sauf que moi, on ne me brûlera pas pour ça… (Rires)

Justement, vous semblez être quelqu’un de l’écrit mais, pour autant, vous ne semblez pas dégouté par les attributs techniques de la modernité, comme les écrans.

Jean-Luc Mélenchon : Vous tombez juste ! Je n’ai jamais aimé le discours du type : « c’était mieux avant ». Souvent, pour blaguer, je réponds : « non, « avant », j’y étais, ce n’était pas mieux ! » Le présent est follement excitant dans le registre des moyens de communication. Vous savez, je suis un militant et donc un intellectuel médiateur. Et j’en suis fier.

Pour certains, un intellectuel n’agit pas.

Jean-Luc Mélenchon : C’est vrai. Beaucoup imaginent une créature dans son bureau, enfouie dans ses papiers. C’est Fulgence Tapir d’Anatole France dans « L’île des pingouins ». Vous avez raison. Mais pour ma part je ne sépare pas mon rôle intellectuel de mon engagement dans la lutte politique. D’ailleurs c’est parce que je suis engagé que je suis devenu un intellectuel. Ce n’est pas une affaire de succès dans les études. C’est une attitude : on veut comprendre pour partager, alors on va chercher, lire, écrire. Mais la finalité est dans l’engagement, c’est-à-dire dans le processus pour comprendre et emporter la conviction des autres. Non pas déclamer ou asséner, mais convaincre, impliquer.

Jean Luc Melenchon 02Comment convaincre ?

Jean-Luc Mélenchon : Cela mêle les registres de l’affect, du rationnel, de l’écrit, de la mise en scène des mots, de la transmission de ses propres convictions … En ce qui me concerne je ne peux séparer cela de ma manière d’être. Petit à petit, la construction de soi est venue de la politique seule. C’est 90% de mon existence. La politique satisfait toutes les cases auxquelles j’aspire. Elle m’a mis en contact avec toutes sortes de réalités, de pays, de sujets, de personnes … Elle m’a impliqué à fond dans la trame de la réalité. Dès lors, l’écrit, la communication orale et la pensée forment un continuum existentiel. Pour moi il n’y a pas de frontières entre penser, lire, écrire et dire. Je ne dois pas être le seul à le croire, parmi ceux qui vivent un crayon à la main. Vous rendez-vous compte de ma cadence ? Avec mon blog, mes tribunes et textes, j’écris l’équivalent d’un livre tous les deux mois. Sans parler de la transcription des discours. Donc je ne peux pas regarder une activité pareille comme quelque chose d’extérieur à moi. Ce n’est pas possible. Je suis, donc j’écris.

“Si je suis quelque chose, je suis un scribe”

Quel lien avec la construction de soi ?

Jean-Luc Mélenchon : La construction de soi, à la fin, c’est quand vous pensez comme vous parlez, et vous parlez comme vous écrivez. Le temps passant, quand on a commencé à me dire: « en te lisant, on entend ta voix », j’ai su que j’étais arrivé à un bon niveau d’autoproduction. (Sourires) Celui où vous pouvez dire : ça y est, je commence à être une vraie pierre polie. Un être vraiment imbriqué.

Sans regretter le passé, on vous imagine tout de même volontiers en parlementaire de la IIIème République, intervenant dans l’Hémicycle sans micro. Vous ne rejetez pas cette image ?

Jean-Luc Mélenchon : Ah non, pas du tout ! Au contraire, j’ai beaucoup d’admiration pour les orateurs de la IIIème République, leur style, leur manière de faire. Parfois, Alexis Corbière et moi, tous les deux amateurs d’Histoire, nous en rajoutons un peu dans ce domaine. Corbière a plus le physique que moi, avec son côté Jaurès … D’une manière générale, je me sens un homme d’assemblée. Ça, c’est clair ! Et ce, depuis mes assemblées de lycéen, quand j’ai été élu président des délégués de classe …

Ecrivez-vous vos discours ?

Jean-Luc Mélenchon : Jamais ! J’établis une sorte de partition : entre un plan résumé et un dessin. Je me suis beaucoup intéressé aux mystères de l’art oratoire. Car, oui, c’est un art. Cela représente à la fois une technique et une résonance, c’est-à-dire quelque chose de plus ample que de parler. Évidemment, la forme va jouer un très grand rôle – mais dans quel art la forme ne joue-t-elle pas de rôle ? Comme la musique, la peinture, la sculpture, la prise de parole a des exigences de forme.

Avec une inspiration qui nous dépasse, parfois.  Melenchon Sup 03

Jean-Luc Mélenchon : Oui, exactement ! Car il y a aussi quelque chose d’immatériel, d’inracontable : c’est le discours surgissant de l’orateur. On est alors habité. Je ne sais pas nommer cela autrement. Pendant mes discours, vous me voyez parler sans pause. Bien sûr, j’ai mémorisé le plan et les arguments. Mais oui, ce flux m’habite. Et puis, il y a la force des lieux, des symboles qu’ils font rayonner à travers l’orateur. Par exemple, ce jour-là à La Réunion, à l’invitation d’Huguette Bello, maire de Saint-Paul. Nous intervenons sur le thème de l’abolition de l’esclavage. J’ai beaucoup lu avant cela sur l’histoire locale. La première composante est le symbole de la libération. Ensuite, nous intervenons à l’anniversaire de l’abolition à la Réunion. L’évènement va nous envahir. Et enfin, nous nous trouvons à Saint-Paul, à côté de la fosse commune des esclaves qu’un typhon a révélée fortuitement en arrachant la terre. Il est évident qu’à ce moment-là, le flot du discours qui jaillit vient d’une grande profondeur du passé, d’un ordre des choses, à part. Et le personnage d’Huguette Bello parlant dans cette circonstance est rare et précieux. Les oratrices féminines sont peu nombreuses pour la raison que la culture très genrée leur a interdit les figures essentielles de l’art oratoire : se donner à voir et accepter que quelque chose s’empare de vous. Huguette passe à travers tout ça. En parlant, elle avait une expression sur son visage que je sais reconnaître. La bouche se déforme légèrement, les yeux partent un peu … Ça se voit à peine. Mais c’est un signal unique.

Et vous devenez littéralement le medium.

Jean-Luc Mélenchon : Absolument, oui. Le discours surgit de moi. Il est composé : il y a des verbes, des compléments, des rires, des virgules, des gestes, des soupirs. J’en parle parce que nous sommes ici tous les deux dans une situation particulière : on peut s’expliquer et dire les choses. Et c’est mon devoir de le dire ouvertement peut-être pour mettre à l’aise ceux dont c’est le tour de le faire, mes plus jeunes camarades. Il y a, autour de moi, des femmes et hommes qui sont des orateurs en construction ou confirmés. Et j’aimerais les libérer de la pudeur qui conduit à se cacher cette émotion-là, du virilisme qui interdit d’exposer des sentiments intimes et de toutes les injonctions genrées faites aux femmes et aux hommes qui les assignent à un comportement stéréotypé. Pour ma part, j’ai toujours étudié sans gêne comment faisaient les autres orateurs, y compris leurs ressorts physiques.

Vous évoquiez le sens du discours, aussi.

Jean-Luc Mélenchon : Oui, le contenu. Je suppose qu’on peut être victime d’une illusion qu’il faut combattre : on ne peut pas être un orateur si on n’a rien à dire. Donc les gens qui sur-jouent la forme pour ne rien dire sont vite démasqués par l’auditoire. Il ne voit plus que leur imposture. Le contenu ! Toute la force vient de lui. C’est elle qui est projetée.

Jean Luc Melenchon 05A quoi ou qui pensez-vous ?

Jean-Luc Mélenchon : Voyez Robespierre. Il a une voix de fausset, il porte un costume étrange de l’Ancien régime, sa perruque poudrée, ses discours sont des textes lus – mais il captive tout le monde ! Les tribunes étaient remplies dit-on quand il parlait. Beaucoup d’hommes. Et de femmes, d’ailleurs, car les femmes étaient très engagées en 1789, même si les récits historiques le montrent peu. Je me suis donc demandé pourquoi il captivait. Car il n’était agréable ni à écouter, ni à regarder. Tout tient à la force de la pensée. C’est un personnage qui a quelque chose à dire. Il fournit un cadre d’explication. Il rend les évènements compréhensibles. C’est pour ça qu’on l’écoutait. Bien sûr, certains se moquaient de lui : « on ne peut pas discuter avec lui, il croit à ce qu’il dit ». (Rires) Ça, c’est Mirabeau qui ironise. D’autres ont dit « ce type, c’est la déclaration des Droits de l’homme sur pattes ». Ça, c’est ce qui m’a éclairé. D’un coup, j’ai compris : tu l’écoutais, tu savais pourquoi tu faisais les choses. Les autres assénaient. Lui, il démontrait. Il éclairait.

Et donc, il incarnait.

Jean-Luc Mélenchon : Oui, mais il ne s’en souciait pas. Il était à fond dans sa pensée et ses mots. Même avec sa voix de fausset et ses fringues pas possibles. Il était ce qu’il lisait …

* * *

Comme il l’explique dans l’un de ses livres, Jean-Luc Mélenchon est malentendant de naissance. Est-ce la raison pour laquelle il fixe son interlocuteur avec tant d’intensité ? En effet, derrière ses lunettes, ses grands yeux bleu-vert un rien déformés par les verres semblent scruter votre body language, à la recherche de ce que vos mots ne disent pas. Cela explique pourquoi il paraît comprendre mes questions avant que je n’arrive à leur développement ; parlant vite et articulant peu, il puise certainement dans les non-dits plus d’éléments que je ne saurais exprimer en pleine conscience. Et ceci lui procure également cette dimension magnétique, qui se manifeste aussi bien en tête-à-tête qu’à la tribune de l’Assemblée nationale – et dont la littérature constitue une intarissable source d’inspiration.

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Vous avez une vraie culture de l’admiration, pour des personnages ou des contemporains, qui n’est pas quelque Jean Luc Melenchon 01chose que l’on valorise ces temps-ci. Je pense notamment à François Mitterrand, dont vous vous êtes nourri humainement, littérairement et politiquement.

Jean-Luc Mélenchon : Oui. Vous avez raison de le pointer. Je ne m’étais pas rendu compte que l’époque pouvait à la fois construire des adulations irraisonnées et se moquer de celles qui sont raisonnées. Souvent, on utilise des mots que je récuse : « vous qui avez adulé François Mitterrand … » C’est faux ! Je ne l’ai jamais adulé. Je l’ai admiré et je m’en suis inspiré. Et je continue de m’en inspirer, encore aujourd’hui. D’ailleurs, nous vivons une époque formidable, grâce à l’INA, nous pouvons nous replonger dans des ambiances, des moments. Hasard : encore hier soir, j’ai dû écouter l’un de ses discours : « Qu’est-ce que ça me fait, moi, d’être leur cible, après tant d’années ? Qu’est-ce que ça me fait, à moi ? » (il imite la voix de l’ancien président socialiste, NDLR) On voit qu’il est vraiment dans le moment, il n’est pas en train de lire un texte. Il exprime quelque chose qui sort du reclus, il transpire, les cheveux sont un peu collés sur le bord du front. Son discours l’habite.

“Les livres sont des compagnons de vie”

Les livres ont-ils joué un rôle dans votre relation à François Mitterrand ?

Jean-Luc Mélenchon : Oui, un peu. Je n’étais pas de ses intimes. Mais on a plaisanté une ou deux fois sur des livres. J’en ai de beaux souvenirs. D’abord, parce que c’est le président de la République dont le portrait officiel se situe dans la bibliothèque de l’Élysée. Voyez : en regardant d’un peu plus près, on s’aperçoit qu’il tient entre ses mains les « Essais » de Montaigne ! Qui peut faire mieux ? A dix-huit ans, je n’aurais pas pris Montaigne, mais depuis que je le connais j’ai compris pourquoi un président peut s’en réclamer symboliquement. L’auteur se dit « consubstantiel » à son œuvre. François Mitterrand était une source d’inspiration sur une certaine forme de plénitude de l’être. Lui avait, à plus juste titre que moi, une prétention littéraire. Mais surtout il était habité par son œuvre et son propre personnage.

Jean Luc Melenchon 06Mais il a écrit moins de livres que vous.

Jean-Luc Mélenchon : Peut-être serait-il préférable pour l’écriture que j’en écrive moins. Bon, cet objet là, ça s’appelle un livre (il présente l’un de ses livres politiques, NDLR) : il y a un début, une fin, une démonstration. Mais ce n’est pas tout à fait l’idée que je me fais d’un livre. Un livre, c’est quelqu’un qui, tout d’un coup, entre dans votre vie, comme une personne, et ne vous quittera plus jamais. Vous m’avez demandé d’en ramener pour notre interview. C’était très embarrassant pour moi. Parce que j’en ai des milliers, et beaucoup sont des compagnons de vie très importants. Pourtant, j’ai souvent rabâché en citant les mêmes titres. On pourrait croire que j’ai lu cinq livres dans ma vie. Je me cachais avec mes autres compagnons/livres, derrière ceux-là. J’ai donc fait un effort pour vous. J’ai choisi d’autres titres. Tenez, j’en prends un. Connaissez-vous « L’ancêtre », de Juan José Saer ?

Non, je découvre …

Jean-Luc Mélenchon : Vous pouvez être totalement décontracté avec moi sur ce sujet ! J’ai horreur des pédants qui vous Melenchon Sup 02interpellent toutes les deux minutes pour vous demander si vous avez lu ceci ou cela, et qui vous expliquent à quel point c’est une erreur de ne pas l’avoir fait. Bon, ce livre part d’une histoire vraie. Quand les Espagnols sont entrés dans le Rio de la Plata, un immense fleuve entre l’Uruguay et l’Argentine, un coin que je connais et que j’aime, il n’y avait personne, sauf côté Uruguay, où se trouvaient quelques indiens Charrúas. En les voyant arriver, les indiens ont eu l’intelligence de ne pas discuter avec les conquistadores mais de tuer tout le monde. Ils n’ont gardé qu’un seul survivant : le mousse !

Cette histoire est aujourd’hui racontée sur une stèle, au bord du Rio de la Plata. Mais je ne le savais pas en lisant le roman. Ce mousse ne comprend pas ce qui lui arrive : il est très bien traité, on le couvre de cadeaux. Le temps passe, il se demande ce qui est attendu de lui. Il finit par comprendre que les indiens se disent : « il sera notre témoin. Il dira qu’il nous a vus. »

L’histoire raconte au fond une angoisse typiquement masculine : l’incertitude de la réalité. Puis les indiens le rendent aux siens et il rentre au pays. Il devient acteur. On entre alors dans une nouvelle dimension de l’incertitude du réel : quel monde est réel ? Tout n’existerait-il que par ce qui en est dit ?

Pourquoi l’incertitude du réel est-elle typiquement masculine ?

Jean-Luc Mélenchon : Nous ne faisons pas d’enfants dans nos ventres. Nous n’avons pas d’expérience charnelle de la production de l’éternité humaine. Toutes nos œuvres restent provisoires et incertaines. L’incertitude est un attribut masculin fondateur. Ma lecture genrée des livres, me vaut quelques disputes avec ceux qui ne la supportent pas. Elle n’exclut pas l’universalité du message d’un récit. Mais elle explique son origine. Si vous n’aimez pas cette idée, passez votre chemin ! Mais je le dis quand même, en particulier pour les jeunes hommes … comme vous. Je vous recommande de lire « Vendredi ou les limbes du Pacifique » de Michel Tournier, si éducatif à mes yeux. C’est un peu la même histoire du masculin, mais en plus global.

Ce livre est l’un de vos compagnons.

Jean-Luc Mélenchon : Oui, vraiment. Ce livre est dans ma vie depuis vingt ou trente ans. Je l’ai beaucoup recommandé ou offert. D’autre fois c’est une histoire qui vous accompagne et qui ne vous lâche plus. Par exemple, « le Procès des étoiles » de Florence Trystram. Elle raconte une expédition française en 1735 en Amérique du sud pour calculer la longueur du méridien et savoir si notre planète a la forme d’une patate ou d’un ballon de foot. Dispute d’apparence scientifique, mais dans laquelle se jouaient les enjeux du calcul différentiel, la longueur des routes maritimes. Voilà l’histoire de ces Français partis pour quinze mois et qui sont restés quinze ans en chemin. J’ai aimé ces hommes. Ce sont des personnages que je trimballe en moi. Ils sont fascinants : il y a Jussieu, La Condamine, Bodin … Histoire vraie. Mais la métaphore m’obsède. Mission accomplie – à quel prix ! – ils sont ensuite piégés dans un retour sans fin. C’est l’histoire d’Ulysse transposée : nos vies sont des Odyssées sans fin.

Comment choisissez-vous vos lectures ?

Jean-Luc Mélenchon : Je viens d’un milieu populaire. Dans ma famille, tous étaient des autodidactes : ma mère était devenue institutrice, son époux était chef d’équipe aux PTT, mon père a fondé une station de radio communication maritime à Tanger. Chacun d’eux avaient fait des percées désordonnées pour entrer dans le monde du savoir. Je dis désordonnés car ils n’avaient ni méthode ni but clair. A mon tour, je lis de bric et de broc, je pratique la picorée. Par exemple, j’ai lu je ne sais combien de bouquins de Julien Green ou Pierre Benoît. Par hasard. Et tout Anatole France. Puis tout Erskine Caldwell qui révolutionna ma manière de penser l’écriture. Et Giono que je méprisais d’abord. J’ai vécu la covid au rythme du « hussard sur le toit » ! Avec le recul, j’ai peut-être reçu de ma famille cette capacité à picorer.

C’est ce que vous appelez les romans de gare, qui est plus un état d’esprit qu’un style : c’est une curiosité.

Jean Luc Melenchon 10Jean-Luc Mélenchon : Oui ! Je n’ai pas vraiment appris à lire à la fac. D’elle, très vite j’en ai seulement pris l’arrogance et je n’ai lu vraiment qu’en m’en défaisant.
Au début, on s’en cache, on a un peu honte, parce que ce n’est pas la manière de lire qu’on nous enseigne : il y a les classiques et les sous-genres. Comme le roman policier. Aujourd’hui on change de regard à son sujet par une sorte de dévergondage bourgeois. Ce n’est évidemment pas du tout ma manière de penser. D’ailleurs, c’est pour cette raison que je vous ai apporté ces trois romans policiers, que je considère comme des sommets d’écriture. D’abord, Arthur Upfield et ses policiers ethnologiques : un métis aborigène enquête dans le bush en Australie. Dix ou quinze ont été édités en français, je vous le dis pour vos vacances … Le bush entre dans votre tête, la méticulosité du regard de l’aborigène, le détail des grains de sable poussés par le vent sur des traces infimes.

Et je vous recommande tout particulièrement « Mort d’un lac », dont le décor de l’enquête est un lac en train de se dessécher. Et dans un roman policier traduit qui plus est ! Ensuite, dans un autre style, mais toujours un roman policier : Alexander Mac Call. Ce que je peux vous dire, ce qu’il ne se passe absolument rien, ou du moins pas grand-chose dans ses romans. Une Botswanaise « de constitution traditionnelle » ouvre une agence de détective. C’est un art d’écrire absolument inouï puisqu’un rythme vous pénètre, si bien que vous lisez pour vous détendre, au sens littéral, à la fois physique et intellectuel. Vous irez mieux après avoir lu le bouquin. Enfin, je poursuis mon apologie des romans policiers. Celui-ci est historique : Steven Saylor. C’est pendant la Rome antique. Je n’ai pas honte de vous avouer combien j’en ai plus appris sur Rome par les romans policiers que par les innombrables lectures des biographies, des grandes œuvres de l’époque.

Comme Montesquieu ?

Jean-Luc Mélenchon : Non, vous plaisantez ? Tite-Live lui-même ! S’il vous plaît ! Les latins sont mes ancêtres vénérés. J’ai imité les Catilinaires à la tribune de l’Assemblée nationale pour mon premier discours de censure ! Personne ne s’en est rendu compte. Sauf trois députés qui, quelques jours plus tard, m’ont demandé : « dis, ce n’était pas du Cicéron, ton discours ? » Parce que j’avais commencé ainsi : « jusqu’où et jusqu’à quand allez-vous abuser de notre patience …? » C’est le début du premier discours de Cicéron contre Catilina. Découvrir qu’il n’y avait que trois personnes pour s’en rendre compte a été, pour moi, un sujet de sidération. Mais s’ils s’en étaient tous rendus compte, peut-être m’auraient-ils ri au nez, et ça aurait coulé mon effet oratoire ! Les paons chantent faux.

La Rome Antique continue de vous inspirer ?

Jean-Luc Mélenchon : Oui, Rome continue d’être un marqueur personnel. Voyez : pour ma deuxième candidature présidentielle, j’étais à Rome quand j’ai appris que j’avais obtenu les 500 signatures de parrainage. A l’heure du rendez-vous téléphonique je voulais être auprès des Rostres des tribuns du peuple sur le forum antique. Bon, je ne savais pas qu’il y avait un chantier, j’ai donc dû me contenter de les voir de loin. Ainsi, je voulais que les ondes des filiations dans le temps long viennent à moi à l’heure où je m’apprêtais à reprendre la toge du tribun du peuple !

D’où le fait d’avoir apporté un exemplaire de Sénèque, aussi ? Jean Luc Melenchon 03

Jean-Luc Mélenchon : Il est le symbole, comme vous le savez, d’un de ces maitres mal compris. Car Sénèque a été le précepteur de Néron, et lui-même est un maudit de l’Histoire. En fait c’était un leader populiste détesté par les riches patriciens qui l’ont accusé de tout et n’importe quoi. Or, c’est eux qui ont écrit l’Histoire, ils se sont donc vengés des humiliations qu’il leur avait infligées. Sénèque est un stoïcien. Le stoïcisme était ma coquetterie de jeunesse romantique. Puis j’ai admis que les Stoïciens recommandent de ne pas faire de politique ! Ce qui n’est vraiment pas dans mes moyens ! (Rires) Dans ma période très anticléricale, j’avais aimé que l’Église dénonce la « superbe » stoïcienne, au sens latin de l’orgueil. Évidemment, il y a une transcendance chez les Stoïciens, d’une certaine manière. Moins bienveillante que dans le christianisme. Mais le stoïcisme contient une matrice humaniste qui va finir par germer : l’être humain maitre de son histoire. Le stoïcisme proclame que la liberté est la racine de la condition humaine. Puisque même face à ce contre quoi l’on ne peut rien, on peut toujours rester maitre d’éteindre la lumière. J’adore !

C’est un beau sujet de livre, non ?

Jean-Luc Mélenchon : Oui … Mais je voudrais plutôt écrire un bouquin sur l’humanisme tel je le comprends. Sinon ce serait incongru. Imaginez-vous un candidat à l’élection présidentielle avec un bouquin qui explique en quoi la liberté de se suicider est la liberté la plus fondamentale ? On dirait : « ce type a garé sa soucoupe volante en double file ! » (Rires)

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L’heure défile à une vitesse folle. Je suis au regret de choisir avec précaution mes ultimes questions, n’ayant le loisir de les aborder toutes avant de mettre les voiles vers Montparnasse. Et, puisque je privilégie la réaction aux questions (trop) préparées, le dialogue au questionnaire figé, je devine qu’il ne m’en reste qu’une petite poignée. Seule certitude : je ne lèverai le camp qu’une fois abordée la science-fiction, sujet qui m’est cher, quoique peu traité au cours de cette chronique. Or, je sais Jean-Luc Mélenchon épris, lui aussi, de « SF ». Pour ne rien vous cacher, j’ai même hésité à lui proposer un entretien entièrement consacré à la question – avant de me raviser.

A tort ou à raison ? Entretemps, un ami m’a fait savoir qu’un tel entretien existait déjà chez nos consœurs et confrères de Socialter. Sans rancune, donc. Reste que, ne voyant aucun exemplaire de SF dans sa pile pourtant garnie, je vais devoir faire preuve de vigilance pour ne pas laisser filer l’occasion.

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Jean Luc Melenchon 13Je vois également Montaigne dans votre pile …

Jean-Luc Mélenchon : Oui, mais sous une forme imprévue. Ce n’est pas Montaigne l’auteur qui est abordé ici, l’adolescent attardé qui grave des maximes sur les poutres de sa bibliothèque. Nous avons tous des raisons différentes d’aimer Montaigne. Pour ma part, c’est ce livre qui m’a définitivement amouraché de lui : « Montaigne à cheval », de Jean Lacouture. On découvre Montaigne engagé. Membre d’un petit groupe de militants : ils sont catholiques et ils sont pour le Roi Henri IV, quelle que soit sa religion. Ils affirment le primat du politique sur le religieux ! Ça, c’est énorme ! Parce que la laïcité en France est passée par cette étape.

Il y a d’abord Philippe Le Bel, qui va régler son compte au Pape, dans des circonstances tumultueuses. La deuxième étape, ce sont ces fondamentalistes de l’État : le passage d’Henri III à Henri IV, bien qu’il soit protestant. Les étapes suivantes vont être la Révolution, la Commune et enfin la loi de 1905. C’est un long cheminement. Montaigne catholique souffre de calculs rénaux mais passe des jours à cheval pour faire des complots pour son roi protestant. Et l’œuvre de Montaigne est sauvée par une femme : Marie de Gournay qui écrit aussi en 1622 une lettre « sur l’égalité des hommes et des femmes ». Humanisme et féminisme sont liés sur le chemin de l’Histoire, depuis Christine de Pisans.

“Je suis avec Machado. Le chemin se fait en cheminant”

Et pourquoi Lacouture ?

Jean-Luc Mélenchon : Parce que je l’ai connu ! Jean Lacouture m’a amené à Montaigne et de Gaulle. Or, jamais un type comme moi s’intéresserait à de Gaulle sans le récit de Lacouture. Je pense à son documentaire « De Gaulle, l’éternel défi », aussi, face à Pétain. Des images très fortes : en voyant la France s’abaisser face aux nazis allemands, j’en ai les larmes aux yeux de rage. Le patriotisme est aussi un affect ! Lacouture était incontestablement un homme de gauche, et il a su nous présenter cela comme il faut. Son livre là, c’est Montaigne intrigant à cheval pour le roi de France.

On retrouve l’idée du voyage …

Jean-Luc Mélenchon : Toujours ! A jamais je suis avec Machado : le chemin se fait en cheminant. J’aurais pu vous amener Cortez, dont je suis un lecteur, ou Bernal Diaz son compère. Je préfère ce dernier à Cortez, d’ailleurs, qui écrit plus en propagandiste sur le mode de « la guerre des gaules ».

Jean Luc Melenchon 09Lisez-vous dans d’autres langues, l’espagnol par exemple ?

Jean-Luc Mélenchon : L’espagnol, oui. Mais ce n’est pas ma prédilection. J’ai un lien à l’hispanophonie qui s’est construit à partir de rien. Des gens pensent que c’est en raison de mes ancêtres espagnols, mais personne n’a jamais parlé espagnol à la maison ! Je suis devenu hispanophone par la politique, parce qu’il y avait tous les réfugiés d’Amérique latine dans ma ville. Et puis, j’ai commencé par un discours en espagnol, dans une église à San Antonio du Chili: il n’y a qu’à moi qu’arrivent des choses pareilles … Je vous ai apporté un livre sur Cabeza de Vaca : quel nom fantastique, « tête de vache ». Je connais le côté détestable des conquistadors. Avec leurs épidémies, et leur prise du pouvoir ils ont dû tuer trente ou quarante millions de personnes. Et puis il y a les petites histoires autour aussi.

Dans cette histoire vraie, Cabeza de Vaca s’enrôle pour la conquête de l’Amérique. Mais une tempête effroyable survient et les 600 hommes de l’expédition périssent. De son équipage il est le seul survivant. Il rencontre les Indiens des plaines d’Amérique du Nord. Ceux-ci le réduisent en esclavage. Mais un jour, il guérit un malade dans un village. Son statut change alors immédiatement : d’esclave, il devient chamane. D’un campement à l’autre, suivi d’une cohue de gens, il descend 7000 kilomètres vers le sud et les positions espagnoles. Mais au lieu de courir vers les siens, il traine les pieds interminablement …. C’est, une fois encore, Ulysse revisité : le voyage sans fin parce qu’on n’a plus envie de revenir.

Comment êtes-vous venu à littérature latino-américaine ?

Jean-Luc Mélenchon : Par Garcia Marquez. Cela m’a mis au contact de l’univers magique du roman latino, du vécu latino qui confirme cette superstition personnelle où je sens l’univers comme un tout, connecté de l’ultime poussière jusqu’à chacun nous, et où les passages entre les mondes se jouent dans des espaces tels que la musique, le silence, le récit, l’art oratoire. Cette idée n’a aucune preuve. Ou alors dans chaque œuvre d’art. Mais elle permet d’augmenter la part d’émerveillement dans l’existence. Elle m’aide à capter la matière première de ce continuum entre les livres, l’art oratoire et ma propre existence. Le discours que j’ai pu aller faire dans cette église de San Antonio au Chili, mes aventures sur les traces d’Atawalpa, le dernier inca, entre le Pérou et l’Equateur, mes luttes avec les latinos contre les dictateurs, tout cela tient dans une même trame, juste ma vie unie au monde. (Sourires)

Jean Luc Melenchon 11Je ne peux m’empêcher d’être intrigué par ce livre que vous mettez de côté …

Jean-Luc Mélenchon : (Sourires) C’est un livre intrinsèquement magique, écrit il y a maintenant presque 4000 ans. Ce n’est pas vraiment un bouquin, d’ailleurs. C’est un manuel pour apprenti scribe. Au début, je n’avais compris que c’était de l’humour. Et, depuis que j’ai compris cela, je l’aime encore plus. Il se trouve que nous jouons à un jeu de rôle, ce livre et moi : quand je l’amène quelque part, il se cache ensuite dans ma bibliothèque car je ne sais pas où le classer et je passe un temps fou à le retrouver.

Avant de vous l’amener, je l’avais emporté avec moi pour le tournage d’une émission culturelle au Louvre. Ils voulaient tourner cela dans la galerie des tableaux. Je leur ai répondu qu’on irait voir le Scribe, sans quoi je ne viendrai pas ! (Rires) « Monsieur Mélenchon est capricieux ! ». Donc on m’a ouvert la galerie égyptienne en plein confinement. Et nous avons été voir le maître : le Scribe. On m’a photographié devant lui et par hasard son reflet se superpose sur moi. Je le sais maintenant : si je suis quelque chose, je suis un scribe ! Il m’a habité. Ce livre m’a donc fasciné, avec son humour décapant sur l’avantage de la condition de scribe. Magie, car l’écriture surgit tout d’un coup il y a 4000 mille ans, on ne comprend toujours pas comment. En rentrant du Louvre, après l’émission, le livre s’est caché à nouveau.

Mais, aujourd’hui, vous l’avez trouvé.

Jean-Luc Mélenchon : C’est bon signe pour vous, et pour moi. C’est que cela va bien se passer pour nous. Je ne me lasse pas de ce jeu !

Je vous sais également féru de Science-fiction …

Melenchon Sup 04Jean-Luc Mélenchon : Cela fait partie de mon insoumission initiale contre les convenances littéraires. En attendant le bus pour aller enseigner au lycée à Mouchard, dans le bistrot de Lons-le-Saunier, j’achetais des livres qui étaient sur le présentoir tournant, en me fiant uniquement aux couvertures. Je suis tombé comme ça sur A.E. Van Vogt, « Le monde des non-A ». Puis j’ai continué à en acheter, et ainsi de suite. Mais ce n’était pas un calcul, je ne me suis jamais dit que j’allais m’intéresser à la Science-fiction ! La couverture m’avait plu, et je ne savais pas ce que « non-A » signifiait : voilà tout. Je suis tombé ensuite sur « les cavernes d’acier », le « cycle des robots » et « Fondation » d’Isaac Asimov. Celui-là, ce dernier entrant en résonance avec le jeune marxiste que j’étais. La « psycho histoire »… un nouveau déterminisme historique.

Ça commence par une situation dans laquelle les auteurs de l’Histoire sont eux-mêmes mystifiés sur leur rôle réel … Tout cela m’a enchanté. Dans le cycle des robots, j’ai adoré l’idée très moderne des règles de la robotique. Elle m’a travaillée pendant des années en perçant mon blindage de marxiste trop mécaniste. Car Asimov démontre qu’une situation complexe peut naître de paramètres simples, de trois règles banales. J’étais donc mûr pour accepter une idée qui bouleversera ma vision du mouvement de l’Histoire : il y a des principes auto-organisateurs, et c’est la conjonction de ces principes qui forme la dynamique de l’Histoire, des individus, et sans doute de la pensée elle-même. Quelle révolution mentale à partir d’une histoire de robots !

“La SF est d’une puissance incomparable”

Sans oublier l’hologramme …

Jean-Luc Mélenchon : L’hologramme, c’est Hari Seldon dans « Fondation » d’Asimov ! On s’était disputé dans mon équipe sur cet hologramme. C’est souvent moi qui amène les idées un peu zazou. Et, à chaque fois que j’ai une idée un peu bizarroïde, j’ai un complice formidable en la personne de Bastien Lachaud, député de Seine-Saint-Denis. Il trouve le moyen de la mettre en œuvre, de la faire fonctionner.

C’est un rêve de jeunesse qui se réalise ?

Jean-Luc Mélenchon : Ah oui, j’étais fin content. Et puis, vu que je suis enregistré, j’existe donc en hologramme jusqu’à la fin des temps. On pourra me retrouver en trois dimensions, en train de faire mon discours …

Avez-vous un auteur de SF fétiche ?   Jean Luc Melenchon 04

Jean-Luc Mélenchon : Pour moi, le maître en Science-fiction est Philip K. Dick. On entre avec lui dans une dimension de puissance littéraire. Je ne veux pas réduire Asimov : il écrit de belles histoires, elles sont bien montées, mais sa puissance narrative est faible. Tandis que Philip K. Dick est complètement déjanté, il a trouvé au fil de ses romans et de ses nouvelles, des failles entre les mondes … Car il est chamane, en quelque sorte. Et puis, en fonction des périodes de ma vie, j’ai préféré tel ou tel aspect de son œuvre. A travers ses intrigues politiques, j’ai puisé quelques leçons aussi. Quelle prescience chez lui de notre monde en décomposition. C’est pourquoi je n’ai jamais compris qu’on considère la Science-fiction comme un genre mineur : j’en fais l’apologie ! Quelle puissance incomparable ! Stop au snobisme de la classification, on ne range pas les bouquins comme des saucisses ou des savonnettes. Lisez ce qui vous passe sous les yeux : ça ne vous plait pas ? Balancez-le, ou offrez-le à quelqu’un que vous n’aimez pas.

Enfin, vous qui êtes un tenant de la modernité et de l’écrit, comment conjuguez-vous la lecture digitale et papier ?

Jean-Luc Mélenchon : Le rapport à la lecture opère une fonction thérapeutique. Je m’explique : avec les smartphones, notre capacité à lire au long cours et à mémoriser s’est effondrée. Car, même s’ils me ravissent, les smartphones sont parvenus à introduire l’asservissement au temps court dominant dans un acte où nous étions libres. Vous connaissez cela, on voit parfois en tête d’un texte des choses comme : « temps de lecture : 3 minutes » … Nous étions pourtant libres d’aller à notre pas, de courir, d’aller doucement, de traîner, de flâner entre les lignes. La lecture d’un livre nous ramène donc dans une autre temporalité intérieure libre. Il faut y revenir souvent c’est une gymnastique très précieuse. Pour l’entretien de notre liberté.

* * *

A mon grand désarroi, pour la première fois, je suis celui qui interrompt la discussion, l’heure de mon train – décalé, pourtant – approchant à grands pas. Avant de filer, et bien qu’il ne semble pas le tenir en haute estime, je demande une dédicace de son « Rocard », un exemplaire issu d’une bibliothèque municipale qui me tient à cœur, y compris pour son côté incongru.

Sur le chemin de la gare Montparnasse, tandis que j’hésite entre marcher et courir, je ressens ce mélange désormais familier de satisfaction et de frustration. De la satisfaction, bien sûr, parce que les réponses et digressions de mon invité ont donné à cette « bibliothèque » une tournure inattendue. De la frustration, aussi, parce que mille questions m’assaillent encore – certaines préparées à l’avance, d’autres nées de cet échange. Peut-être Jean-Luc Mélenchon m’accordera-t-il un second entretien ? Sensible comme lui aux bonnes ondes, en particulier celles émanant des lieux, je lui proposerais alors de rendre visite à son maître, le Scribe du Louvre.

Je saute dans le train, moins de cinq minutes avant le départ. Ayant horreur de ne pas avoir le temps de flâner en gare, ainsi qu’être trempé de sueur, je me fais la promesse de m’accorder plus de marge lors de la prochaine bibliothèque – surtout s’il s’agit de la suite de celle-ci. Reste que le TGV se met doucement en marche, dans un ronron rassurant, et bientôt je retrouve mon souffle, les paysages du sud de Paris défilant le long de l’A10. Mes mains enfin sèches, je songe à sortir mon « Rocard » de ma besace, et découvre son écriture irrégulière : « Vaines digues de mots … » A n’en pas douter, une considération qui aurait toute sa place dans le manuel tant chéri de l’apprenti scribe. 

Toutes les bibliothèques de politiques sont là.

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