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Artistique camouflage

Cordier Folio Ernest

C’est un jeudi du mois de mai à Paris. Il fait beau. Au 48 de la rue du Four, dans le 6ème arrondissement de la capitale, des hommes ont rendez-vous. De ces rendez-vous qu’il ne faut pas manquer. De ces rendez-vous dont on pressent bien qu’ils peuvent changer le cours de notre vie, voire même le cours du monde. Ce rendez-vous là, ce 27 mai, est peut-être encore plus important que tout cela. C’est une époque où la liberté n’est pas monnaie courante. Où il faut se battre et se mettre en danger pour la conquérir. Nous sommes en 1943.
Ce jour-là, Jean Moulin représentant particulier du général de Gaulle en France parvient à unir l’ensemble des mouvements de résistance du territoire. Le Conseil national de la Résistance (CNR) est créé. Dehors, un homme attend. Ou plutôt, il monte la garde. Il est chargé de donner l’alerte si d’aventure les Allemands venaient. Cet homme c’est Daniel Cordier. Son surnom, c’est Alain. Il est le secrétaire personnel de Jean Moulin. En sortant de cette réunion, le chef de la résistance et son secrétaire repartent à pieds. Ils vont dans une galerie d’art. Moulin voulait montrer à Cordier des Kandinsky et lui raconter qui était cet artiste. Moulin et Cordier avaient décidé alors qu’ils étaient en public de parler d’art pour ne pas attirer les soupçons.

L’art comme sauf-conduit. L’art comme camouflage. Moulin avait même dit à Cordier : « Après la guerre, je vous emmènerai au Prado, à Madrid, et je vous montrerai quelque chose qui a beaucoup d’importance. » Moulin parlait des peintures de Goya et notamment la fameuse « Tres de Mayo » où des combattants sont fusillés. Des années après la guerre, Cordier est allé à Madrid avec des amis. Alors que ces derniers voulaient aller s’encanailler, il partit, lui, au musée du Prado voir les peintures de Goya. Cette semaine, Daniel Cordier est mort. Il avait 100 ans. Des dizaines d’hommages certainement plus savants lui ont été rendus. Mais tout de même. Comment ne pas écrire quelques mots. Comment ne pas dire que du parcours extraordinaire de cet homme, des moments sont du passé plein d’à-présent.
Du passé plein d’à-présent le choix de cet homme – maurassien, militant de l’Action Française, antisémite notoire – qui décide de trahir ce qu’il était pour ce qui lui semblait le plus juste.

Il prend alors, en choisissant la France libre et la résistance, une décision organique au sens de Romain Gary (nous en parlions ici). Ce passé plein d’à-présent s’incarne aussi dans l’implication pleine, entière et indéfectible de Cordier dans la victoire. Passé plein d’à-présent aussi, son humilité. « Je n’ai jamais cru que mon engagement et notre victoire m’accorderait le moindre droit civique exceptionnel », disait d’ailleurs celui qui ne demanda jamais sa carte d’ancien combattant.

Évidemment, dans ce parcours, et dans ce passé plein d’à-présent l’anecdote, narrée par Cordier dans son livre magnifique « Alias Caracalla », sur la façon dont Moulin et lui parlaient en public d’art pour ne pas être repérés recèle une beauté incandescente. Ces deux hommes que tout opposait, au départ, se trouvèrent au moins deux terrains d’entente : une certaine idée de la France et la passion pour l’art, notamment pictural, que l’un transmit à l’autre. Il plaît à l’auteur de ces lignes de croire que dans ces discussions sur les couleurs de Kandinsky ou sur les peintures de Goya, il n’y avait pas seulement un camouflage, mais bel et bien une évasion, une bouffée d’air frais dans les heures sombres du moment. Il se plaît à imaginer aussi comment, d’une certaine façon l’amour de l’art leur permit de trouver le courage de se battre. Sinon, pourquoi se battaient-il ? 
Dans son livre magnifique « Une vie bouleversée« , Etty Hillesum affirme : « Même si on ne nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours le ciel tout entier. » Le ciel et la ruelle de Cordier et de Moulin étaient (notamment) artistiques. Dans cette époque où l’on déboulonne des statues, en oubliant les complexités du monde, le parcours de Cordier devrait nous inspirer.

Bon dimanche,

L’édito paraît le dimanche matin dans l’Ernestine, notre lettre dominicale inspirante (inscrivez-vous, c’est gratuit) puis le lundi matin sur le site.

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