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L’essentiel, c’est les autres

Hannah Busing Zyx1bK9mqmA Unsplash

La liste est longue comme le bras. Avouez-le. Il y a les spectacles de la Comédie française, les musées que l’on peut visiter virtuellement, les cours du collège de France, la newsletter inspirante de France Culture, les textes des épreuves du bac français qui sont tous les jours à midi dits, explorés, et analysés sur France Culture, il y a cette recette que vous recevez chaque jour dans la Newsletter du Fooding, il y a aussi ces trois ou quatre podcasts à écouter, il y a tous ces concerts live sur Instagram ou Facebook d’artistes adorés, il y a évidemment ce long papier d’analyse de Yuval Noah Harari partagé par la moitié de vos contacts sur les réseaux sociaux, il y a cette pile de livres que vous n’avez toujours pas lus, il y a toujours le boulot qui vous prend à la gorge (pour ceux qui bossent encore) : des confs-calls sur zoom et des reporting en direct de la salle de jeux des enfants, il y a la boucle des chaînes d’informations qui chaque jour te rappelle que « gouverner c’est prévoir », mais que cela devait être un précepte de l’ancien monde. Il y a bien sûr toutes ces séries Netflix que la période permettrait de regarder sans s’arrêter, il y a tous ces gens que tu pourrais enfin appeler, il y a ce texte, cette chanson, cette passion de la peinture que tu avais promis d’assouvir, un jour, quand tu aurais le temps, il y a évidemment, cette volonté de changer de vie, de partir ou de faire autre chose qui tape aussi à la porte.

Mais, comme on est entre nous, lecteurs et lectrices de l’Ernestine du dimanche, nous pouvons nous l’avouer, dans cette période étrange et absurde du confinement, il y a surtout une forme d’assèchement mental. Un assèchement intellectuel qui nous saisit au moment où il faut penser l’après, au moment où l’on a le sentiment que tout s’effondre. Cet assèchement est paradoxal. Inquiétant même. En effet, l’offre intellectuelle et culturelle n’a jamais été aussi accessible en ligne, très souvent gratuitement à tout un chacun. Le digital ne nous a jamais autant permis de voir les gens. Et pourtant, il y a comme un assèchement de la pensée. Une fois ce constat établit, la stupeur nous gagne.
Nous qui pensions que libérés (un peu) des carcans habituels, nourris d’une offre culturelle pléthorique, nous pourrions enfin prendre le temps de penser, de créer, et d’assouvir nos rêves, on se retrouve en panne sèche. Alors quoi ?
Cela voudrait-il dire qu’au fond, dans notre rythme tourbillonnant, dans notre quotidien, dans notre insatisfaction permanente, il y aurait de la nourriture intellectuelle autrement plus fertile qu’une fois le rythme stoppé ou en tout cas considérablement ralenti et modifié ? Inquiétante et vertigineuse affirmation.

Un assèchement paradoxal

Mais en fait, que nous dit-elle ? Allez, risquons-nous, à une hypothèse (c’est dimanche, on a le temps et on est entre nous), et si la pause forcée en nous éloignant les uns des autres, en ne nous permettant pas d’être nourris des errements et des beautés du monde habituel, en nous imposant l’injonction nouvelle de forcément devoir faire des choses qui sortent de l’ordinaire, plutôt que de nous donner un nouvel élan nous plaçait dans la plus inconfortable des situations.

Cette situation paradoxale de se rendre compte que tout est à notre portée, mais que nous ne le saisissons pas. Ni la culture mise à disposition, ni la cuisine, ni même le temps que l’on recherche tant habituellement. On pourrait trouver cela triste. S’en vouloir.

On peut aussi en arriver à la conclusion inverse de Jean-Paul Sartre dans son « Huis-Clos » quand il écrit que « l’enfer c’est les autres ». En fait, ce que ce moment de huis-clos nous fait toucher du doigt, c’est que sans les autres, sans l’interaction avec l’autre (même celui qui nous agace) la mise en musique de notre esprit, sa mise en mouvement est beaucoup plus complexe. Au fond, nous pourrions écrire que loin de l’enfer, « l’essentiel c’est les autres ».
En arriver à cette conclusion, c’est reconnaître que seul – même avec tout un tas de choses à notre disposition – nous ne pouvons rien. C’est reconnaître que si nous étions confinés jusqu’à la nuit des temps, ce qui fait la beauté de l’humanité – la rencontre des différences – serait définitivement perdu.
Je ne sais pas vous, mais moi, s’éveiller de manière encore plus aigüe à cet état de fait me met en joie. Vivement nos futures rencontres, nos futurs agacements contre les bêtises du monde, nos futurs rires, nos futures prises de bec. Vivement notre retour à nos petits travers « humains trop humains » aurait dit Nietzsche. Humains, trop humains, certes, mais si beaux, si importants pour la pensée et la compréhension.

En attendant, tâchons comme Etty Hillesum, dans son indispensable livre « une vie bouleversée » écrit durant l’occupation, de nous dire que « même si on nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours un ciel tout entier ».

Bon dimanche, les amis.

L’édito d’Ernest paraît le dimanche matin dans l’Ernestine notre lettre inspirante du week-end (inscrivez-vous c’est gratuit) puis est mis en ligne le lundi, sur ErnestMag.fr

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