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La jeunesse après nous

Enfantsapreseux

« L’école faisait office de gare de triage. Certains en sortaient tôt, qu’on destinait à des tâches manuelles, sous-payées, ou peu gratifiantes. Il arrivait certes que l’un d’entre eux finisse plombier millionnaire ou garagiste plein aux as, mais dans l’ensemble, ces sorties de route anticipées ne menaient pas très loin« , écrivait p.325-326 de son livre « Leurs enfants après eux », prix Goncourt 2018, Nicolas Mathieu. Dans ce roman qu’Ernest fut parmi les premiers à repérer, Nicolas Mathieu posait le regard acéré du romancier sur son monde, et sur la jeunesse de ce monde. Égarée, hagarde, pas logée à la même enseigne selon son origine sociale, et selon son milieu culturel.
Il y a un an quand Mathieu écrivait cela, si l’on ne voulait pas voir la réalité on pouvait peut-être se dire que ce livre puisait sa trame dans la réalité mais qu’il grossissait le trait. Soit.

Ce qui est frappant, cette année, c’est la note publiée cette semaine par la Fondation Jean Jaurès en partenariat avec l’IFOP sur la jeunesse hexagonale. Dans cette étude fouillée, la fondation Jean Jaurès dresse un constat sans appel. « Au-delà de l’influence du milieu social sur la réussite des jeunes, elle montre qu’il existe aussi de vrais effets de lieu, un déterminisme territorial qui s’ajoute au déterminisme social. Un jeune qui grandit dans une zone rurale ou dans une petite ville a des défis supplémentaires à relever et ce, quel que soit son potentiel, ses talents, sa motivation. Cette fracture territoriale est accentuée par la mobilité, qui est autorisée pour certains et plus complexe pour d’autres, éloignés des métropoles. L’égalité des chances n’est pas également répartie », peut-on lire. Et les auteurs d’ajouter : « Dire ça n’est pas du misérabilisme, c’est dire que les jeunes dans les territoires sont aussi capables, aussi motivés, aussi talentueux que les autres mais qu’il faut leur donner les moyens d’exprimer ce potentiel pour aller aussi loin qu’ils le souhaitent, au sein de leur territoire ou ailleurs. »

Au-delà du constat, l’étude démontre aussi à quel point les « rôles modèles » assignés à la jeunesse des villes et à la jeunesse des champs sont totalement différents et que la jeunesse périphérique a tendance à limiter ses ambitions. Cette semaine, brutalement, cette note réelle et tangible de la fondation Jean Jaurès est venue confirmer le pressentiment du romancier. Comme pour souligner à quel point l’expérience sensible de l’écrivain pouvait nous donner des clés de compréhension du monde.

L’autre constat qui sous-tend autant l’étude de la fondation que le livre de Mathieu, c’est celui d’un rêve républicain qui n’est plus efficient – et qui pire – ne fait plus se lever. Certainement que pour réunir les deux jeunesses, il nous faudra imaginer – rapidement – les moyens de réinventer le pourquoi et le comment de la République. Tiens, n’était-ce pas ce que disait Jean Jaurès, justement, dans son célèbre discours à la jeunesse au lycée d’Albi en 1903. Jaurès : « la République est un grand acte de confiance et un grand acte d’audace. » Et l’homme d’ajouter notamment : « Vous avez le droit de lui demander de faire ses preuves(…) Vous avez le droit d’exiger d’elle que les premières applications qui en peuvent être faites ajoutent à la vitalité économique et morale de la nation (…) Mais vous lui devez de l’étudier d’un esprit libre, qui ne se laisse troubler par aucun intérêt de classe. Vous lui devez de ne pas lui opposer ces railleries frivoles, ces affolements aveugles ou prémédités et ce parti pris de négation ironique ou brutale que si souvent, depuis un siècle même, les sages opposèrent à la République. »
Difficile de dire choses plus justes. Hier cela venait de la voix d’un politique lettré. Aujourd’hui d’un romancier puissant et de la fondation Jean Jaurès. Certainement que ce passé et ce présent plein d’à-propos ont des choses à se dire. Il est temps.

Tous les éditos d’Ernest sont là.

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