Ce mois-ci, dans notre bédéthèque idéale et inspirationelle signée par Florian Ferry-Puymoyen : une BD électrisante, sensuelle et superbe. Une histoire d’amour que l’on oublie pas, adaptée au cinéma dans la “Vie d’Adèle” par Abdelatif Kechiche, palme d’or à Cannes en 2013.
Voilà une œuvre conçue pour être ressentie ; de celles qui en en appellent aux tripes. Elle sort des limbes de l’enfance, mâtinée de souvenirs intenses, douloureux ou heureux. De ces moments qui interpellent, à un âge où l’on se construit.
Dans le Bleu est une couleur chaude, Julie Maroh nous raconte l’histoire de Clémentine qui découvre l’amour à 15 ans.

C’est une histoire tragique au sens classique. Comme l’Othello d’Orson Welles débute par la double procession funèbre, le récit de cette BD commence par la mort du personnage principal. Clémentine, dans ses dernières volontés, a souhaité confier son journal intime à Emma. Ce journal traitait exclusivement d’elles, de leur rencontre, de leur relation. Les premières planches nous ramènent en un immense flash-back d’une douzaine d’années.
Récit de la naissance du désir
Abdelatif Kechiche dans la Vie d’Adèle développe de manière appuyée les différences de classes entre une Clémentine issue d’un milieu populaire et une Emma naviguant dans un milieu aisé et cultivé. Il insiste aussi avec force sur la dimension sexuelle, comme si la relation était surtout physique (cf. scène dans un café vers la fin du film). L’œuvre de Julie Maroh est plus intimiste.
Le Bleu est une couleur chaude est ainsi le récit d’une adolescente qui est submergée par des sentiments nouveaux et puissants. Et comme une adolescente, elle ne veut surtout pas être enfermée dans une case : comment la réduire à une composante de sa personnalité alors même qu’elle est en train de se construire ?
Clémentine, en seconde, ne sait pas encore ce qu’elle veut faire de sa vie. Comment le pourrait-elle d’ailleurs puisqu’elle ne connaît rien de la vie ? Elle n’a jamais vécu de passion amoureuse. Elle ne sait encore rien de ce tumulte intérieur, de ces courants violents qui emportent le bas du corps. Elle ne sait rien de la fraîcheur d’une caresse. Elle ne sait rien de la chaleur d’un baiser…
Quelle est la réalité de l’amour pour une ado qui ne sait dans quelle direction se porte son attirance : les hommes ou les femmes ? La recherche de normalité l’incite d’abord à essayer avec un homme. Puis à refuser l’homosexualité. Avant de céder à son attirance pour Emma.
Commence alors un voyage superbe en adolescence. Julie Maroh a un talent fou pour traduire en images et quelques mots ce tumulte des sentiments. Il est rare de lire avec autant de précision et de subtilité ces émois déroutants, la difficulté à accepter cette passion exclusive et ces questionnements incessants.

Le rêve comme éveil
C’est bien connu depuis Freud, nous sommes écrasés au quotidien par nos parents, notre éducation, la morale, etc. Bref des contingences. Freud parlait de surmoi comme instance de régulation (et de censure). C’est pourquoi le rêve est le seul espace où notre inconscient peut s’exprimer librement. De la même manière, Clémentine est d’abord surprise, honteuse aussi de ces rêves érotiques provoqués par cette jeune femme aux cheveux bleus.
Si le fil du récit est retranscrit en couleurs, tout le récit du journal intime, à la couverture bleue (référence au Cahier bleu de Juillard ?), est en noir et blanc comme les souvenirs. Ou plutôt dans un camaïeu de gris où le bleu est désormais la couleur du désir, celle des cheveux d’Emma, de ses mains qui viennent en songe caresser les cuisses de Clémentine comme un succube.
Alors, la nuit, la jeune femme éclot, se révélant à elle-même ; elle est réveillée par ces rêves qui la perturbent. Cette pulsion jamais éprouvée jusqu’alors, elle l’éprouve pour Emma, étudiante aux Beaux-Arts de Lille, croisée au détour d’une rue.
Car parfois apparaît l’objet de la quête que nous n’avions pas entreprise. Clémentine est ainsi littéralement subjuguée, frappée par la foudre de ce sourire. La voici alors désemparée : comment comprendre un phénomène aussi unique ? Car un coup de foudre est toujours unique.

Aimer à « coups de marteau »
C’est l’éveil à l’amour, et à travers cet amour un épanouissement de l’adolescente qui devient une femme. Dans ce passage à l’âge adulte, la découverte de la sexualité permet à Clémentine de découvrir son attirance pour une femme.
On ne sait trop si Clémentine est homosexuelle. Après tout, sa première liaison est avec un lycéen, tout comme l’adultère a eu lieu avec un collègue masculin. Et si elle ne couche pas avec Thomas, on a l’impression que c’est surtout parce qu’elle est obsédée par cette fille aux cheveux.
Quand elle dit ne pas être homosexuelle, il ne s’agit peut-être pas seulement d’un déni mais simplement qu’elle aime une personne, un corps qui peut être celui d’une femme ou d’un homme.
A l’âge adulte, ce sera d’ailleurs un point de friction entre Emma pour qui la sexualité est « un bien social et politique » alors que Clémentine n’est pas militante LGBT, son attirance sexuelle est d’abord et avant tout une affaire d’intimité plus qu’un combat social. C’est pourquoi, cette BD est une histoire d’amour, et « accessoirement » entre deux femmes. C’est d’ailleurs ce que dit Emma : « si j’avais été un garçon, Clem’ serait tombée amoureuse de moi quand même ».
En ce sens, il ne s’agit pas d’un album militant de la cause homosexuelle ; ou plutôt, l’homosexualité est abordée « à coups de marteau » comme Nietzsche appelait à « philosopher à coups de marteau » en sous-titre du Crépuscule des Idoles.
Le marteau nietzschéen renvoie ici au marteau du médecin plutôt qu’à la massue. Il s’agit pour Clémentine de sonder son cœur, au-delà de la morale traditionaliste et des soi-disant principes naturalistes.
La dimension militante, si elle existe, appelle tout simplement à ne pas considérer l’homosexualité comme un problème mais comme une question intime et par définition hors du champ du contrôle social. Aimer un homme ou une femme devrait toujours n’être qu’une caractéristique parmi d’autres plutôt que la définition première d’une personne.
Dans le Bleu est une couleur chaude, il s’agit ainsi de la naissance d’une relation intense entre deux jeunes adultes qui se découvrent l’un(e) l’autre et dans le regard de l’autre.
Avant de regarder dans la même direction, elles apprennent à se connaître, elles apprennent à aimer dans un tumulte de sentiments confus, d’incompréhension et de sensualité.

Le Bleu est une couleur chaude
Le bleu, c’est donc la couleur de ces « souvenirs d’ado teintés de bleu ». C’est aussi la mélancolie du blues américain. Cet album débute sous un ciel d’hiver, les arbres dénudés et les épaules entrées pour essayer de se protéger du froid et de cette humidité.
La contradiction apparente du titre est un renversement des conventions : la force de leur amour infini a changé à jamais la perception de cette couleur. Car le bleu est d’abord la couleur vue par Clémentine, la couleur de ses souvenirs d’Emma. Et si Clémentine renvoie à ce fruit à la couleur chaude, Emma par son étymologie germanique rappelle la chaleur du foyer.
Le dessin fragile et subtil rend honneur à cette très belle histoire d’amour. Les regards, les gestes, les attitudes des personnages : tout cela est délicatement souligné par le trait de Julie Maroh.
Un dessin doux et comme voilé par les lavis. Comme des couleurs qui se seraient estompées par le temps, un peu lavées par les larmes. Julie Maroh parvient à faire vivre les sentiments par des visages très expressifs et une attention portée aux manifestations physiques des émotions.
Car le langage des corps est essentiel, comme si la peau permettait de mieux communier. Les fameuses planches de la première relation intime sont particulièrement réussies. Julie Maroh y alterne les plans serrés sur les baisers ou une main qui s’accroche au drap comme un marin dans la tempête. Ces dessins respirent la sensualité, loin du voyeurisme ou la pornographie.
Foncez désormais chez votre libraire et prenez le temps : savourez le plaisir de vous plonger dans cette histoire d’amour émouvante et poignante. Au-delà du discours de tolérance (sur la liberté de vivre sa sexualité, de s’épanouir dans sa personnalité) cette BD est un discours d’espoir qui appelle à vivre : « l’amour n’est peut-être pas éternel mais nous, il nous rend éternels… ».
Le Bleu est une couleur chaude de Julie MAROH, éd. Glénat 2010
La musique qui va bien : « Cryin’ Blues » de Charlie Mingus, album Blues & Roots 1959
Le verre qui va bien : Château Cheval blanc 1978. Cela commence par un nez vieilli de légère poussière, une odeur de vieux meubles. La première bouche s’ouvre avec des notes puissantes : c’est profond comme une forêt en automne. Enfin, après aération, on arrive à l’orée du bois, on aboutit sur une clairière où quelques rais de soleil percent à travers le feuillage. L’automne des premières gorgées laisse place au printemps.