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BD de toujours #11 – Le Combat ordinaire

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Une bédéthèque idéale qui donne à voir les atouts majeurs de cet art sans Manu Larcenet n’aurait pas été complète. Florian Ferry-Puymoyen nous fait découvrir ou redécouvrir Le “Combat Ordinaire“. Comme vous ne l’avez jamais lu.

Dès les prémices de cette rubrique des « BD de toujours », je voulais absolument vous parler de Manu Larcenet, à mes yeux un des plus grands de la BD. C’est un auteur prolixe, avec des univers variés, dont le style est en évolution constante. Mais quel album choisir ? Le Rapport de Brodeck pour la puissance graphique ? Sa collaboration à la série d’heroic fantasy parodique Donjon ? Dallas cowboy pour le travail autobiographique ?

Mon choix s’est donc porté sur le Combat ordinaire. Tout d’abord parce qu’il s’agit d’une BD accessible à tous et ces chroniques ont précisément l’ambition de faire découvrir la richesse de cet art à un public de « non spécialistes ».

Plus fondamentalement, cette série en quatre tomes me semble une excellente introduction à l’univers de Manu Larcenet. Avec le Combat ordinaire, Manu Larcenet produit une œuvre syncrétique de son univers : l’humour à la Fluide glacial, la noirceur de ses œuvres chez Les Rêveurs et même le besoin d’en découdre avec certains artistes ou critiques comme dans Critixman.

Le « retour à la terre »…

Marco est un grand reporter usé par les scènes de guerre et autres massacres, il ne supporte plus de « photographier des cadavres exotiques ou des gens en passe de le devenir ».

Grâce à l’argent gagné lors de ses dernières publications, il décide de changer de vie : lui, le francilien, s’installe à la campagne ; le fils revisite sa relation à son père, en fin de vie, diminué par plusieurs attaques cardiaques.

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A vrai dire, le changement n’est pas le mot juste, tant Marco revendique avec une certaine fierté « je ne veux rien que je n’aie déjà… tout va très bien, merci. C’est quand les choses changent que ça m’emmerde ». Aussi, cette installation à la campagne ressemble plutôt à une retraite, comme on parle de se mettre en retrait.

A moins qu’il ne s’agisse d’une fuite ? Comme le souligne son frère, Marco parle de s’éloigner sans savoir de quoi il s’éloigne, pas plus qu’il ne sait vraiment ce qu’il recherche. Alors il papillonne, perd son temps à regarder son chat qui guette une souris, trainasse mollement allongé par terre.

Confit de certitudes, sur ce qui est juste, sur ses parents, sur la politique, Marco entretient un rapport immature à la vie, il ne veut garder que les choses qui le maintiennent dans son confort : la relation avec Emilie oui, mais sans engagement. Oui pour les discussions avec Gilbert, « un petit vieux gentil qui ramasse les mûres et pêche le brochet », mais non à son passé noir et honteux. Oui pour retrouver Bastounet, ce copain d’enfance mais non à l’électeur du Front National.

Le changement advient avec Emilie, la belle vétérinaire. On notera que comme dans les Pilules bleues, la rencontre amoureuse agit dans l’évolution de l’artiste comme un révélateur en photographie argentique. Cette rencontre fortuite déclenche la fameuse envie qu’il n’avait plus : le mur de photographies, nu avec sa seule photo d’un tronc d’arbre, s’enrichit au fil des planches, à mesure que leur relation s’installe.

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Se ré-inventer en tant qu’homme et artiste

Parallèlement, Marco doit se confronter à l’altérité. Elle veut s’installer, avoir une vraie maison à eux ; elle évoque même le fait d’avoir un enfant.

Mais Emilie apporte plus que des projets de couples : grâce à elle, il commence à envisager toute la complexité de la vie : « l’éthique, c’est bien, il en faut… Mais c’est un peu comme la logique : c’est trop simple pour intervenir dans les rapports humains. »

C’est aussi lors d’une dispute avec Emilie, qu’il reconnaît être « incapable de lui expliquer ce que je suis : je ne le sais pas moi-même ». Or pour porter un regard, il faut avoir un point de vue, se situer.

Cette maturité se traduit ou plutôt se réalise dans son travail de photographe, car en acceptant d’être modifié par sa propre œuvre, en apprenant de l’autre, Marco apprend aussi sur lui-même, comme une révélation dans l’épiphanie de la création. Ainsi, loin des sujets spectaculaires ou « exotiques », Marco réalise une série de portraits des ouvriers de l’atelier 22, des anciens collègues de son père. Quoique l’opposition ne soit pas tant entre le spectaculaire et l’ordinaire mais bien plutôt entre la dignité par la sincérité, une manière de présenter les choses et les gens tels qu’ils sont plutôt que tels qu’on voudrait qu’ils soient. Il y a là une grande humilité de l’artiste vis-à-vis de son sujet : savoir dépasser ses préjugés pour donner à voir, certes sa vision personnelle d’artiste, mais sans réifier le sujet. Comme le dit l’un des personnages : les images « racontent aussi bien les hommes qu’elles représentent que ceux qui les font ».

Ce travail sur les ouvriers de l’atelier 22 le réconcilie symboliquement avec son enfance et ses parents. Si dans le premier tome la relation à ses parents était qualifiée « d’échec complet », Marco découvre petit à petit les individus derrière ses parents, il envisage qu’ils ne soient pas univoques, ni réductibles à une vie qui lui avait paru tellement linéaire.

Plus généralement, Marco évolue dans sa réflexion politique et dans son rapport aux échanges d’idées ; il comprend aussi qu’on est toujours un peu le facho de quelqu’un. Marco prétend être une personne ouverte, progressiste jusqu’à ce que Bastounet lui assène ces propos tellement d’actualité : « me sors pas ton discours de parisien […] tu ne veux pas parler, Marco. Tu veux juste prouver que j’ai tort. »

Comme le souligne la chanson éponyme des Fatals Picards (qui emprunte à Manu Larcenet certaines expressions : les sous-titres des tomes 2 & 4 sont directement repris dans les paroles de cette chanson), il s’agit également, par-delà le combat, de garder espoir, d’avancer sans cesse. Le « combat ordinaire » est aussi un bel hommage à ce père qui a trimé toute sa vie et, à travers cette figure du père, tous ceux qui, la peur au ventre, continuent à avancer en acceptant cette peur, en partageant ce fardeau avec la personne aimée.

Le « Tintin au pays des Soviets » de Manu Larcenet

Ces rendez-vous biennaux (un album tous les deux ans, de 2002 à 2008) permettent de suivre l’évolution de la réflexion de l’auteur. Comme le trait de Hergé va s’affiner au fil des planches de Tintin au pays des Soviets, Manu Larcenet va donner de plus en plus de liberté à son style visuel et textuel et maitriser ce formidable équilibre (surtout dans les trois premiers tomes) oscillant entre intime et social, travail sur soi en tant qu’individu (psychothérapie et crises d’angoisse) et en tant qu’artiste (variété dans l’organisation des planches, parallèles visuels).

L’installation à la campagne est un catalyseur de cette évolution : Marco le photographe comme Manu le dessinateur abordent le réel avec un nouveau regard.

Entendons-nous bien, ce ne sont pas les ponts entre la « vraie » vie de Manu Larcenet et l’histoire de Marco qui sont au cœur du sujet. C’est bien l’œuvre qui nous intéresse, dans cette capacité extraordinaire de l’art à nous faire voir différemment le monde à partir d’une vision partiale et partielle.

Sur l’invitation de Gilbert, le vieux sage, Marco regarde avec une attention nouvelle sa vie : « si vous changez de vie, vous devrez être plus attentif à tout ce qui vous entoure parce que, comme pour un enfant, votre survie en dépendra ». De fait, Manu Larcenet affute son crayon pour dessiner avec un luxe de détails presque démonstratif cette nature qui subjugue Marco. Ci-dessous, on remarquera que Marco semble être simple spectateur de la beauté simple d’un moulin au bord de l’eau, précisément comme s’il faisait face à un tableau :

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Dans le Combat ordinaire, Manu Larcenet assume pleinement en une même BD de mélanger ce qu’il semblait vouloir jusqu’alors tenir dans des cases bien séparées. A cet égard, on pourra noter que la série des Bill Baroud s’arrête au moment où commence le Combat ordinaire

Jusqu’alors, cette différenciation des thématiques se faisait aussi dans son dessin. Pour les ouvrages humoristiques, il adopte un dessin plus léger moins fouillé avec beaucoup de cases sans décor, plus rapides à dessiner. A l’inverse, pour les œuvres personnelles, Manu Larcenet a une préférence marquée pour le noir et blanc, qu’il travaille avec de larges aplats ou un côté expressionniste.

Ici, le jeu se brouille en alternant moments drolatiques avec des cases toutes simples et moments intimes avec un dessin au style « chiadé » ou contemplatif.

Les thèmes abordés sont universels ; la réussite majeure est de construire cette histoire en préservant la fragilité de l’émotion, qu’elle soit tragique ou heureuse. Pour ce faire, Manu Larcenet reste toujours au plus proche du réel : à hauteur de personnage. Surtout, lorsque Marco ne peut plus supporter certaines situations, l’humour est l’échappatoire au gonflement de l’égo comme aux situations douloureuses. Dans cette BD, Manu Larcenet démontre qu’il est toujours en même temps cet auteur humoristique extraordinaire, capable d’user d’une grande variété de formes comiques : potache lors des soirées « gros pétards & jeux vidéo » avec son frère, second degré avec son psy ou visuel lorsque sa mère volubile l’agonit de paroles et conseils, jusqu’à l’étouffer avant tout simplement de l’accueillir. Les phylactères débordent alors, recouvrant littéralement le personnage de Marco :

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Bref, je promets un moment exceptionnel autour de cette œuvre poignante, drôle, multiple. Poétique aussi, par l’écriture comme par le silence textuel.

Cela me fait penser à la très belle double page de garde composée d’un joli dessin économe en moyens. Marco fume assis dans l’herbe. La fumée monte dans la nuit d’un fin croissant de lune. Les volutes de fumée forment de petits poissons. Marco regarde vers la gauche, vers son passé en pensant à cette jeunesse au Havre, à voir son père et ses collègues. Marco a un léger sourire, comme s’il finissait par faire la paix avec son histoire, ses tourments.

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Le Combat ordinaire de Manu Larcenet, couleurs de Patrice Larcenet (son frère)

1er tome publié en 2003 aux éditions Dargaud ; 4 tomes

 

La musique qui va bien : j’aurais pu, bien-sûr, citer la chanson des Fatals Picards, inspirée de cette BD. Personnellement, ces albums me font penser à Neil Hannon sur une musique de Yann Tiersen dans le très beau « Les Jours tristes ».

Le verre qui va bien : évidemment un vin à maturité : Latricières-Chambertin Grand cru, Domaine Trapet père et fils 2007, à la couleur dégradée, très tuilé. Nez fameux : cerise griotte, cuir. Très présent en bouche, offrant une belle complexité, avec des notes de cerise, de cacao, un peu vanillé. Magnifique attaque ronde et souple, délicat et d’une longueur époustouflante.

Toutes les exquises BD de toujours de Florian Ferry sont là.

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