Tu vas aimer #1 – Lettre à D – Obsession de Lisa Vignoli

Ernest Mag Lettreadvignoli

« Tu vas aimer… », c’est le petit mot que l’on dit lorsque l’on tend le paquet. Dedans, il y a un livre. Ce livre que nous aimons offrir parce que nous avons envie de partager avec le destinataire du cadeau l’émotion qu’il nous avait procuré. Pourquoi offrons-nous ce bouquin là plutôt qu’un autre ? Ce sera l’objet de cette nouvelle rubrique dans laquelle, tous les mois, Lisa Vignoli auteure et journaliste, fera parler des personnalités sur leur « rosebud » littéraire. Pour cette première, Lisa parle de son « Rosebud littéraire » personnel. Une lettre d’amour d’une intensité rare. D.M.

Ernest Mag LettreaDcouvfolioRégulièrement, j’achète des livres. Je ne les lis pas tout de suite. Ou alors en une nuit. Je les trimballe. Je les range. Et puis, parfois, je les oublie. Rarement, je les achète par plusieurs. Sauf “Lettre à D.” d’André Gorz. Celui-là, dès qu’un exemplaire est disponible en librairie, il est à moi en quelque sorte. Pas que j’ai la manie de collectionner les livres de Gorz (je n’ai même jamais lu “Le traître” et autres ouvrages de ce philosophe et journaliste) mais Lettre à D. est “le livre que j’offre”. Aux amis, aux aimés et même parfois aux plus lointains. Les exemplaires ont leur place dans ma bibliothèque. Avant de filer à un rendez-vous j’en glisse un dans mon sac. Après un dîner chez moi, dans la poche de l’invité(e) qui repart avec. A chaque fois, je dis : “Tu devrais aimer”. Bien sûr, je l’ai aimé, moi. Sinon je ne le partagerais pas. Mais pourquoi lui plutôt qu’un autre? Parce qu’il est court? (76 pages) Parce qu’il parle d’amour? Parce qu’il parle de la vieillesse? De la vie? Du regard que l’on porte sur son travail? Sur une histoire d’amour? A deux moments  distincts (le début et la fin).

Dans ma vie, régulièrement, je vois donc défiler les “retours” de lecture si j’ose dire, de Lettre à D. (Oui, ceux à qui j’offre des livres sont du genre polis). Cette semaine-là, grise et pluvieuse comme tout le mois de janvier à Paris, je recevais un SMS d’un réalisateur du genre de ceux qui savent écrire. Ce samedi-là, il tapotait “Lisa, je viens de terminer “Lettre à D.” et je suis en larmes. Merci du fond du coeur. Je t’embrasse.”  Deux jours plus tard, une amie d’amie me faisait savoir qu’elle avait lu aussi après que je lui ai offert un soir tard, dans une librairie. C’était plus difficile pour elle. Il lui semblait parcourir l’histoire de ses parents à la fin de leur vie. Comme D., sa mère avait fini malade. Elle souffrait de la maladie d’Alzheimer. Comme Gorz, son père l’avait soutenue dans une complicité si compacte que même les enfants n’avaient pas réussi à s’infiltrer. Je ne savais pas pour sa mère avant ça. Et je lui avais offert ce livre. Ce n’était sûrement pas un hasard. Ou alors ce qu’il peut nous faire faire…

Inoubliable première phrase

Ernestmag LettreDPour les besoins de cette chronique, je ressortais l’ouvrage originel. Celui que je m’étais offert à moi, lors de sa sortie en 2007. Ce n’est pas un poche. Une jolie édition (Galilée), crème et fine. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je ne me souviens pas du jour où je l’ai acheté. Peut-être l’avais-je laissé de côté comme d’autres à ce moment-là? Un autocollant “salon du livre” masquait le prix. Me l’avait-on offert? Je ne pouvais pas le croire. Comment aurais-je pu alors oublier l’auteur(e) de ce cadeau devenu majeur dans ma vie de lectrice? Ces questions-là dureraient peu de temps. J’étais déjà happée par la première phrase -inoubliable- « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. » et le livre tout entier. Peu importe qui vous offre un livre. L’important c’est l’intensité qu’il vous en reste. Je continuerais à offrir “Lettre à D.”, ravie si l’on m’oublie.

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