Mélanger les livres et les arts, mélanger la fête et les livres, mélanger la ville et la littérature, c’est la prouesse du Festival “Le goût des autres” au Havre. Un moment fantasque et délirant. Un moment Ernestien, en somme ! Notre reporter Frédéric Pennel y était.
Je ne vais pas vous mentir, quand j’ai annoncé à mon entourage que je me rendais à un festival littéraire personne n’a sauté au plafond. Ils m’imaginaient déjà en train d’arpenter dans tous les sens des rayonnages sur lesquels s’amassent des piles de livres. En train de prendre un air inspiré en parcourant des quatrièmes de couvertures. Ou en train d’écouter des auteurs discourir sur le choix du passé simple ou du passé composé dans leur récit. Balayons ici leurs sarcasmes et leur indifférence qui sont peut-être, aussi, les vôtre. Je reviens en effet de ce reportage avec de quoi faire pâlir d’envie les personnes les plus rétives aux livres. Ce festival littéraire au Havre, Le goût des autres, était peut-être le spot le plus distrayant, le plus fantasque et le plus délirant de ce weekend des 18-21 janvier en France.
La culture au Havre, on connaît. Des décennies de municipalité communiste ont initié un combat, poursuivi par les successeurs de droite, qui peut être résumé ainsi : la culture pour tous. C’est dans cette lignée que s’est créé Le goût des autres, qui a pour but de rapprocher le livre du public. Comment ? En sortant le livre des pages qui le composent, ou en l’exposant sur scène. Les tendances livresques de l’ancien maire, devenu Premier ministre, Édouard Philippe, ne sont pas étrangères à cette création.
Cette année, cap vers New York et la littérature américaine. LH – NY : ces deux villes aux lignes orthogonales devaient se rencontrer. L’une a vu partir des migrants, l’autre les as vus arriver. C’est donc vers cet horizon à la ligne découpée par les gratte-ciels que le festival nous convie à voyager.
Armes de galvanisation massive

« Il faut se poser des questions commençant par “et si” au début de sa vie, et non à la fin », dit RJ Ellory, écrivain et musicien de rock
On débarque sur le site, les anciens docks peuplés de chapiteaux de cirque rouges. De quoi offrir des écrins chaleureux et chatoyants aux spectacles. Le souffle du vent – on est au Havre en plein janvier, tout le même ! – élève une brume sonore à l’intérieur. Levé de rideaux du jour : les projecteurs se braquent sur les coulisses du succès d’une plume devenue star : l’écrivain britannique R.J. Ellory.
Aux premiers rangs des participants s’agglutinent les premiers concernés : les étudiants du master de création littéraire du Havre. Ces écrivains en herbe, bombardent de questions l’auteur, entre autres, de Seul le Silence, Les Assassins et des Anges de New York. Il n’y a peut-être pas de secteur professionnel où il est plus dur de percer que l’écriture, mais les réponses d’Ellory ont de quoi réjouir l’assistance. Il relate le chemin de croix qui a été le sien. Jugez-en par vous-même : il envoie 15 manuscrits différents à des éditeurs britanniques. En vain. Puis, il en fait parvenir 8 nouveaux, à des éditeurs américains cette fois-ci ; 8 échecs de plus. « Après avoir écrit 23 livres, je me suis dit que je n’étais pas assez malin pour écrire », se rappelle Ellory. Haro sur ses rêves, il met un terme à l’écriture. Et ce jusqu’au 11 septembre 2001 : l’onde choc des attentats fouette l’âme de l’auteur. Il se remémore que les regrets sont toujours plus insupportables que les remords. « Il faut se poser des questions commençant par “et si” au début de sa vie, et non à la fin », résume-t-il. Il relance les dés en écrivant un nouveau livre qu’il adresse, pour la modique somme de 15 000 livres sterlings, à 36 éditeurs britanniques. 35 répondent négativement. Mais le 36ème est le bon. C’est la raison pour laquelle il faut écrire pour soi et ne pas laisser le doute, attisé par les critiques, s’emparer de soi : « aucune statue n’a jamais été érigée pour un critique ». Ne pas se décourager d’accord, mais comment savoir si son manuscrit est bon ? « Le meilleur livre que vous puissiez écrire est celui que vous adoreriez lire », répond-il, philosophe.
Dans la foulée, c’est Enki Bilal (retrouvez ici notre interview du grand Enki sur son dernier roman graphique, BUG et sur son travail d’auteur) qui vient s’épancher. Homme de tous les talents, il avait même été repéré à l’âge de 9 ans par un recruteur de football ! Débarqué à 10 ans de Belgrade pour Paris sans savoir parler français, il dessine frénétiquement. Il est reçu à l’âge de 15 ans par René Goscinny, directeur du magazine Pilote, qui lui conseille de revenir quand il sera prêt. Bilal intègre le magazine à 20 ans, et par la grande porte : en remportant le concours.
Aujourd’hui, le dessinateur de BD et le réalisateur est peut-être l’un des artistes français les plus célèbres au monde. Il s’est également paré des talents de prophètes, après avoir dessiné dans ses albums la chute du communisme en Europe, les attentats du 11 septembre – qui ont, décidément, marqué une génération d’artistes – et Fukushima avant la réalisation de ces évènements.

Thierry Frémont déclame du Bret Easton Ellis sur scène
Des flashs de frayeur m’ont soudain arraché au confort de ces récits. Une langue sort et pendouille au dehors d’une large perforation au travers d’un visage, découpé d’un coup de hache : c’est Patrick Bateman, trader new-yorkais dopé à l’hubris qui s’enivre d’une folie meurtrière. Les extraits les plus dégoulinants de sang et de sauvagerie crasse d’American Psycho du grand Bret Easton Ellis (qui aurait pu être dans notre Calendrier de l’Avent 2017) sont lus par un Thierry Frémont survolté. Au fur et à mesure de la lecture, l’orchestre envahit la salle d’une lourde atmosphère d’angoisse. Une nouvelle illumination annonciatrice : celle de la crise des subprimes de 2007-2008.
Les nourritures terrestres

Christophe et Bilal sur scène
La soirée monte en puissance et se délocalise dans les thermes du Havre signés Jean Nouvel. Dans la file pour y accéder, les jeunes luttent contre le vent glacial à l’aide d’alcool. Des bouteilles vides bruissent avec stridence en roulant sur le sol. Pas de doute, le public a rajeuni. C’est donc une foule trans-générationnelle qui se déchausse avant de traverser le pédiluve. Plutôt cocasse de se retrouver à minuit dans les couloirs d’un blanc immaculé menant au vestiaire : il y a de quoi glousser. Beaucoup font tomber la chemise, certains le pantalon au profit du maillot. Un public bigarré formé de corps dénudés et de serre-têtes Marie-Chantal se réunit pour écouter un improbable concert de Christophe, accompagné de Bilal qui expose ses dessins sur les parois lisses de la piscine. Les cœurs sont pincés de nostalgie des mélodies et percés par les bleus tourmentés des dessins.
Puis, les DJ (Rubin Steiner et Ivan Smagghe, « amoureux fous des livres ») font irruption. Leur musique électronique américaine agit comme un coup de tonnerre, mettant les uns en transe, les autres à l’eau. La température monte, les couches se désépaississent. Ça plonge, ça s’éclabousse, ça danse, ça trimballe la bière jusque dans le jacuzzi, ça fume en maillot dans le froid de la terrasse. Alors que la France débat pour savoir s’il faut ou non importuner, ici on danse en mêlée. La preuve en vidéo Video Le havre2 et Video Lehavre

Les Livres ont piscine
Au réveil, le petit déjeuner vient cueillir les festivaliers tombés du lit. Rassemblés autour d’une large tablée, le dialogue donné par les serveurs à toques donne lieu à un spectacle tricoté avec de célèbres textes, cousus les uns avec les autres. Au menu, des croissants côtoient des madeleines. « Et tout d’un coup, le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul ». Une participante se réjouit : « On aimerait se réveiller tous les jours avec Proust ».
Les textes de Lewis Caroll sont également joués, tandis que la vaisselle rose bonbon et vert menthe, faite de bric et de broc, rappelle l’univers d’Alice au pays des merveilles. On en ressort le souffle au goût de café et les oreilles bourdonnant de lettres et de bons mots. Le goût des autres emmêle plus qu’il n’entrechoque. Il mêle les couleurs vives de ses tentes avec les infinies nuances de gris qui composent le ciel havrais, il active les bénévoles dévoués à la réussite du projet et des artistes venus d’Outre-Atlantique, il fait raisonner les sons électroniques et les voix jazzy. Après 24 heures de présence, vient pour moi le temps de quitter le festival. Durant le week-end, il y eu aussi les lectures dans le noir, les siestes électro-acoustiques, les dialogues avec Paul Auster ou même la rencontre avec l’équipe de France de football des écrivains. Pour ceux qui douteraient encore que le livre est bien un spectacle vivant, je ne saurais que trop vous recommander de le constater sur scène l’an prochain. Nous, on y sera. En maillot !
