Aux quatre coins de la planète de Tokyo à Paris, du New York Observer à Madame Figaro, les dessins de Marc-Antoine Coulon illuminent nos regards. L’essentiel de cet homme de traits et de couleurs se compose de livres. Sensibilité d’offrir. Sourires à recevoir.
« J’offre un livre pour partager des émotions. J’offre aussi une partie de moi que je retrouve dans le livre. Je choisis les livres que j’offre en fonction des personnes. C’est toujours une part d’intimité et le partage d’une part de ses émotions.
De façon générale, ce choix provient d’une émotion très forte, d’un vrai plaisir de lecture, d’une révélation sur telle tournure ou sur une description que j’avais ressenti confusément et que, seul l’auteur a su mettre en mot. Je peux me dire aussi que, avec ce livre, j’ai un trésor entre les mains et qu’il est hors de question que je sois le seul à le posséder. Je veux absolument que la personne à qui je vais l’offrir puisse goûter ce trésor-là. En premier lieu, je déguste la langue avec laquelle le texte est écrit. Et cette façon de poser des mots avec une manière que je n’aurais pas su exprimer.
Par mon métier d’artiste, je m’efforce d’être très à l’écoute de mes modèles, des gens qui m’entourent. Je fais de l’empathie un outil de travail. En fonction de ce que l’on me raconte, des confidences que l’on me fait, cela m’aide à aiguiller mon choix. Parfois, je propose des livres dont je sais qu’ils ne sont pas mes préférés mais dont je sais que cela va tomber juste pour celui ou celle à qui je vais l’offrir.
J’étais juré du « temps retrouvé », un prix littéraire, j’ai eu un coup de cœur pour Mémoire de soie d’Adrien Borne (JC Lattès). Je l’ai offert à mon agent. J’avais ouvert ce livre sans rien en attendre. J’ai retrouvé le plaisir de lecture que je pouvais avoir adolescent lorsque je dévorais des livres de poche à l’abri du soleil, à l’ombre des persiennes de notre maison de campagne. Une vraie émotion ! Je pense que je vais l’offrir encore.
Pendant longtemps, j’offrais La maison de papier de Françoise Mallet-Joris (Grasset). Il m’a tellement bouleversé et procuré un tel bonheur de lecture que, pendant six mois, je n’ai pas voulu lire les trois dernières pages pour ne pas être arraché au personnage de cette histoire. Je savais donc que, pendant six mois, ce personnage allait encore vivre. Très peu de temps avant sa mort, j’ai rencontré Françoise Mallet-Joris avec qui j’ai pu partager cette anecdote. Elle me confiait alors qu’elle ressentait très souvent cela. Elle se sentait souvent très orpheline lorsqu’elle avait terminé un livre qui l’avait bouleversée.
J’ai un frère jumeau, nous nous échangions un livre. Cette fois-ci, j’ai été le récipiendaire des Feux de la mémoire d’Edwige Feuillère (Albin Michel). Cela a été un vrai bouleversement. Voilà tout à fait l’exemple de ce que l’auteur a pu mettre des mots sur des choses que je pouvais ressentir confusément. Dans le tout dernier chapitre, elle raconte que, lors de leur décès, en vidant la maison de ses parents, elle a retrouvé une malle de tout ce qu’ils avaient collectionné de sa longue et foisonnante carrière : des magazines, des photos, des affiches. En vidant toute la maison, elle les brule dans le jardin. Au moment où le feu détruit les documents, elle tente de sauver une photo, C’est trop tard car le feu les dévore. Elle écrit alors cette phrase que je trouve sublime : « J’y pense… j’y pense souvent. C’est ma récompense. C’est ma punition ». Je trouve que c’est une des plus jolies définitions de la nostalgie de sa part de douceur et de souffrance.
“J’ai été amoureux de Colette”
Quand j’étais adolescent, je suis tombé éperdument amoureux de Colette et de toute son œuvre. J’ai trainé toute ma famille à
Saint-Sauveur-en-Puisaye. J’ai lu tout ce qu’elle a pu écrire. Avant de rencontrer Colette, je n’aimais pas lire. J’étais en dernière année de collège. J’avais alors été échaudé par le genre de niaiseries inodores et sans saveur que font lire certains professeurs. Colette a été un bouleversement complet. Cette professeure-là avait eu l’excellente idée de me faire lire Claudine à l’école (Paul Ollendorf). Enfin, le personnage principal n’était pas lisse ! Il avait tant des défauts. On pouvait se reconnaitre en lui. Il y avait une sorte d’irrévérence servie par une langue sublime. A partir de ce moment-là, je me suis mis à dévorer la lecture comme si ma vie en dépendait. Avant, je lisais seulement les livres imposés à l’école. J’étais longtemps marqué par l’œuvre de Colette et son écriture d’une modernité absolue. Elle traite de questions qui reviennent régulièrement dans l’actualité sur les relations hommes-femmes, sur la place d’un homme par rapport à une femme, sur les relations amoureuses sans en caricaturer aucune des complexités.
Cela peut vous paraitre très présomptueux, en dessinant, je raconte des histoires avec une autre grammaire. Je me suis beaucoup nourri de ce que disent les auteurs lorsqu’ils évoquent leur manière d’écrire. Il y a beaucoup de similitude entre construire une image qui doit raconter quelque chose et écrire une histoire. Cela a été une véritable clé d’entendre, dans une très ancienne interview, Françoise Sagan dire que, lorsqu’on lui demandait comment elle écrivait, de répondre qu’elle écrivait au kilomètre et qu’elle retirait les adverbes. J’ai souvent utilisé cette citation à mon propre compte. Comme Françoise Sagan, en dessinant, je retire les adverbes (rires). Alors, c’est une torture intellectuelle absolue. On me pose souvent la question sur le temps que je passe à dessiner. Certains jours sont magiques et, en un quart d’heure, j’arrive à dessiner. C’est très rapide, comme avec une coupe de champagne à la main et sur un air de jazz. Cela reste très rare. La plupart du temps, je suis obligé de faire beaucoup de pauses en live ou en photo. C’est davantage gênant lorsque la personne est en face de moi. Une fois le dessin terminé, je le pose par terre et je peux y revenir longtemps. Souvent les auteurs disent, pour les œuvres de fiction, que les personnages ont des droits et, qu’avec leur psychologie, ils amènent l’auteur à poursuivre l’histoire dans telle voie plutôt que vers telle autre. Pour mes dessins, c’est pareil : mes modèles ont des droits. Je prends beaucoup de temps pour les écouter. Ce sont eux qui me disent quand le dessin est terminé. Si j’en ai trop dit ou si je dois rajouter quelque chose par ci ou par là. C’est un long travail minutieux dans le silence et l’introspection.
Comme pour un auteur ou un photographe, une œuvre en apprend davantage sur celui qui produit que sur celui qui est représenté. Par exemple, une photo très dure en dira beaucoup sur le regard du photographe plus que sur la réelle dureté de ce qui est montré. Sur certains par exemple, je peux vous dire s’il faisait beau ou mauvais. Les couleurs que j’utilise ou ma manière de les utiliser retransmettent très fidèlement l’état d’esprit du moment de conception du dessin. Quand je réalise un dessin avec quelqu’un en face de moi, cela me rapproche du métier des acteurs. A ce moment-là, plus rien d’autre n’existe. La chose la plus importante est la personne que j’ai en face de moi. Je dois alors me mettre dans une relation d’empathie et d’amour pour mon modèle.
Avoir son dessin publié est un plaisir gourmand, presque érotique

Catherine Deneuve dessinée par Marc-Antoine Coulon
Ma vocation première était d’être publié en effet. J’ai pris gout à faire des expositions car on m’a dit qu’il fallait en faire. Pour cette année, j’ai plusieurs expositions prêtes qui ne demandent qu’à avoir lieu. La seule qui a été présentée est celle de Tokyo. Je suis un grand amoureux du papier. J’ai très envie de voir mes dessins en quadrichromie avec une mise en page, avec des textes apposés, regarder la texture du papier, les voir avec la disposition de la page d’en face. Avoir mon dessin publié dans un magazine fait partie d’un plaisir gourmand et presque érotique.
Dès qu’un dessin devient public, cela se joue de la même manière. Pendant longtemps, tous ces dessins et toutes ces images ont fait partie de ma très grande intimité. A partir du moment où ils sont livrés au regard de tous, les gens se font leur propre histoire. C’est pour cela que j’aime bien retirer tous les adverbes pour qu’ils aient la place de s’y infiltrer. Généralement, ces histoires n’ont rien à voir avec ce que j’avais prévu. Je sème des pistes pour embarquer celui ou celle qui regarde le dessin. Du coup, il ne m’appartient plus. Je le fais pour cela. C’est à la dois doux et bouleversant car le dessin leur appartient.
J’ai grand plaisir à offrir les portraits de ceux que je dessine. J’avais offert son portrait à Charles Dantzig. [un temps d’arrêt. Un silence] Pour ne rien vous cacher, j’ai du mal avec cela. Pour moi, offrir un dessin n’est pas un vrai cadeau. Un psy viendrait à bout de ce genre de constatation. C’est aussi pour cela que mon agent s’occupe de négocier ces questions-là car je serai prêt à les donner très facilement (rires). Pour moi, ils n’ont pas la valeur que les gens ont l’air de leur attribuer. Donc je suis toujours très gêné. J’ai réalisé le portait de la mère d’une amie. Celle-ci m’avait prêté une écharpe. Je l’avais perdue. Je l’ai retrouvée en dessinant ce portrait. Cette amie, très émue par le portrait, l’a affiché chez elle. Elle me certifie qu’il y a une présence de sa mère par ce portait. Une vibration qu’une photo n’aurait pas rendue. Offrir le portrait de quelqu’un que l’on a aimé et qui n’est plus est toujours chargé de choses bouleversantes ».
Tous les tu vas aimer d’Ernest sont là.