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Libraires, entre fantasme et réalité

Chez Ernest, nous aimons les libraires. Nous les aimons tellement que nous avons décidé de demander à Sonia Petit, libraire qui est en train de créer sa propre librairie, de raconter les coulisses, les joies et les peines de son métier. Le tout avec le ton Ernest. On va se régaler. Préparez les pop corn !

Aujourd’hui, dans la librairie où je travaille, un client entre, pendant un petit moment d’accalmie. Prête à lui conseiller mes derniers coups de cœur, pour lui, pour la personne qui partage sa vie, ses enfants, neveux ou cousines, son père, sa mère, peu importe, je suis au taquet pour répondre à ses attentes. Même s’il ne connait pas le titre, pas l’auteur du livre en question, si la seule info qu’il a, est que le livre est bleu, ou qu’il en a entendu parler dans une émission dont il ne souvient plus, quelques mois auparavant, je suis dans les starting-blocks ! Je vais lui trouver le bouquin dont il a besoin !

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Non, le libraire ne passe pas sa journée à lire

Et là, mini déception : il veut devenir libraire. Bon, je range mon envie de partager mes lectures, mais je suis heureuse de lui parler de mon métier, un job que j’ai choisi et que j’adore, rien que ça. Et là, plus grosse déception : il veut ouvrir une librairie, sans avoir jamais été libraire, sans aucune formation, parce que ce n’est pas si compliqué comme boulot. Il a raison, « ce n’est pas si compliqué » mais ça me parait risqué comme pari. Mais pourquoi pas, s’il sait à quoi s’attendre, ça peut marcher. Je ne veux pas doucher son ardeur, mais je pense qu’il a une image du travail de libraire complètement faussée. Ce qui est très généralisé comme idée. Vraiment très généralisé. J’ai entendu tant de fois le « Oh ! La chance ! Tu dois lire toute la journée ! » Si seulement ! Un médecin m’avait même dit lorsque j’avais une tendinite au poignet qu’il n’y avait aucune raison pour qu’il me donne un arrêt maladie, puisque derrière mon comptoir je n’allais pas trop solliciter mon poignet… Si Seulement (bis) ! Bref, les préjugés habituels sur notre boulot : le libraire lit et glande tranquillement en attendant le chaland. Les gens pensent qu’on passe notre temps à s’ennuyer ferme, quoi. Un vrai métier de rêve ! J’aurais pu glousser à cette idée mais j’aimerais quand même vendre quelques bouquins à ce futur libraire, je peux au moins lui conseiller un guide de création d’entreprise !

Oui, le libraire est un commerçant ! Pour gagner de l’argent, il faut vendre, trouver le bon livre pour la bonne personne… Je ne lui ai donc pas répondu trop frontalement. En plus, je n’ai moi-même fait aucune formation pour devenir libraire, et je n’ai donc aucune leçon à donner ! Il est aussi possible que ce gentil client soit associé à un gentil libraire, après tout. Il me corrige aussitôt : il sera seul. Ah. Il ne veut faire aucune formation. Ah. Il a juste besoin de savoir comment on fait pour monter une librairie.

Bon, il a raison de demander conseil, ce n’est pas simple de faire naitre un projet. Je travaille sur le même type de projet depuis quelque temps déjà, et même en ayant quelques années de librairie derrière moi, c’est assez complexe.

Paz Arando 232246Bonne idée donc, mais… ce n’est pas entre deux clients, des conseils, des encaissements, des paquets cadeaux, finir la réception du jour, la ranger, passer des commandes, bref, le boulot, que je pourrais convenablement répondre à cette demande. Pour faire simple, je lui suggère juste de trouver un travail en librairie, histoire de voir si ce métier peut lui convenir. Je me retiens de lui faire un clin d’œil en mentionnant de possibles problèmes de dos.

Je ne lui dis pas non plus que trouver un boulot en librairie sans aucune formation ne sera pas aussi simple qu’il le pense, car il sera en concurrence avec d’autres qui ont, soit une formation, soit une vraie expérience, et avec la même prétention salariale bien évidemment. Je lui laisse encore un peu d’espoir, et on ne sait jamais !

Je conclus avec lui en lui disant qu’un libraire est loin de gagner un salaire mirobolant, un libraire a bien souvent des problèmes de dos, un livre ne pèse pas toujours lourd mais un carton de livres peut peser très lourd…, un libraire ne lit pas pendant son travail, il peut feuilleter un album jeunesse, une BD, une quatrième de couverture mais il n’a pas le temps de lire plus. Grande nouvelle : le libraire lit sur son temps libre ! Et notre travail n’est pas seulement de s’occuper des clients, nous avons nombre d’autres tâches à accomplir. Bien évidemment, cela dépend dans quel genre de structure on travaille, une grande surface culturelle ou une librairie indépendante de petite taille ou une libraire indépendante de grande taille. Le meilleur conseil que je peux lui donner est d’aller sur le site de l’INFL, l’Institut National de la Formation de la Librairie.

Faute de lui vendre du rêve sur le métier de libraire, je lui vends du rêve en lui conseillant, un super roman, une écriture folle, à la fois drôle et émouvant, où le héros commence sa vie aux States en étant libraire, « Gabacho » de Aura Xilonen, excellente traduction du mexicain par Julia Chardavoine, publié chez Liana Levi.

Sonia Petit était l’une des deux libraires invitées de notre première émission de radio “La Ripaille Littéraire”.

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