3 min

Dernier essai avant lecture

Artem Beliaikin LSh6Yt1ZkeM Unsplash

Dans sa chronique la "politique est un roman", Renaud Large raconte ces livres qui se refusent à nous. Ces livres dont on sait qu'ils nous plairont mais que l'on ne parvient pas à entamer vraiment. Pour lui, c'est un Selby. Et vous, c'est lequel ?

Je me souviens de la première fois où l’on m’a parlé de lui. C’était à la fac, il y a environ vingt ans. Robin, un camarade de sciences politiques dénotait du reste de la troupe. Naufragé du concours de l’école normale supérieure, il conservait de ses années de classes préparatoire des goûts littéraires affirmés et une  solide culture analytique. Ça avait progressivement vrillé en un néo-situationnisme de Z.A.D. On devait fumer un joint ou peut-être boire une bière. Il portait un pull en laine mité.  À tour de rôle, les convives devaient parler de leur roman préféré. Vous voyez ce genre de scène archétypale. Tout le monde essaye de se pousser un peu du col. En présentant un ouvrage abscon et inconnu, chacun veut réhausser une personnalité fade en une fulgurance unique et géniale. C’est habituellement raté et ça sonne faux. C’est en tout cas ce que je pensais jusqu’à ce que j’entende Robin évoquer “Last exit to brooklyn” d’Hubert Selby Jr. Il parlait de la crudité et de la noirceur du livre avec une émotion communicative. Il s’identifiait surtout à la vie chaotique de l’auteur. C’était touchant, sans être niais. Selby Jr. avait quitté l’école très jeune pour s’engager, à 15 ans, dans la marine marchande. À 20 ans, il avait contracté une maladie pulmonaire qui, aux dires des médecins, lui laissait quelques semaines à vivre. Trompe-la-mort,  il était finalement décédé septuagénaire. Alité pendant près de cinq ans sur un lit d'hôpital, il avait passé le temps en écrivant.  La purge diarrhéique d’une âme coincée dans un corps autodidacte. À 35 ans passés, en 1964, il commettait cette oeuvre “Last exit to brooklyn”, bombe à fragmentation littéraire qui s’écoula à plus de 2 millions d’exemplaires. La brutalité des mots lui valu un procès et des précautions d’accès pour les plus jeunes et les plus sensibles. C’était un livre obscène et masochiste, fait d’une matière ténébreuse, adolescente et brute. L’évocation de ce livre me fascina. Je l’acheta. Je ne le lus jamais. Posé dans la bibliothèque, il me demeure  interdit.

Il arrive qu’un livre n’exerce sur vous aucun attrait a priori. La thématique vous paraît trop mièvre. L’auteur vous semble trop consensuel ou vulgaire. Vos amis vous ont découragé de cette lecture.  Vous aviez une prénotion de médiocrité, une intuition d’inutilité. La critique unanimement acerbe a fini de sceller votre jugement par contumace. Vous avez passé votre tour. Vous avez évité une rencontre littéraire qui aurait été décevante. Cela vous arrive sans doute régulièrement, à la librairie, à la bibliothèque. Vous manquez d’heures pour lire. La vie est courte, les temps libres aussi, autant se concentrer sur l’essentiel, sur le bien, sur le beau, sur l’émouvant, sur les valeurs sûres. Bien sûr, vous avez eu des bonnes surprises, des découvertes hasardeuses et heureuses avec un livre en vacances. Mais, au fond, ce sont bien les exceptions qui confirment la règle. Vous vous tournez vers la qualité reconnue par vos congénères.