Dans sa chronique la “politique est un roman”, Renaud Large raconte ces livres qui se refusent à nous. Ces livres dont on sait qu’ils nous plairont mais que l’on ne parvient pas à entamer vraiment. Pour lui, c’est un Selby. Et vous, c’est lequel ?
Je me souviens de la première fois où l’on m’a parlé de lui. C’était à la fac, il y a environ vingt ans. Robin, un camarade de sciences politiques dénotait du reste de la troupe. Naufragé du concours de l’école normale supérieure, il conservait de ses années de classes préparatoire des goûts littéraires affirmés et une solide culture analytique. Ça avait progressivement vrillé en un néo-situationnisme de Z.A.D. On devait fumer un joint ou peut-être boire une bière. Il portait un pull en laine mité. À tour de rôle, les convives devaient parler de leur roman préféré. Vous voyez ce genre de scène archétypale. Tout le monde essaye de se pousser un peu du col. En présentant un ouvrage abscon et inconnu, chacun veut réhausser une personnalité fade en une fulgurance unique et géniale. C’est habituellement raté et ça sonne faux. C’est en tout cas ce que je pensais jusqu’à ce que j’entende Robin évoquer “Last exit to brooklyn” d’Hubert Selby Jr. Il parlait de la crudité et de la noirceur du livre avec une émotion communicative. Il s’identifiait surtout à la vie chaotique de l’auteur. C’était touchant, sans être niais. Selby Jr. avait quitté l’école très jeune pour s’engager, à 15 ans, dans la marine marchande. À 20 ans, il avait contracté une maladie pulmonaire qui, aux dires des médecins, lui laissait quelques semaines à vivre. Trompe-la-mort, il était finalement décédé septuagénaire. Alité pendant près de cinq ans sur un lit d’hôpital, il avait passé le temps en écrivant. La purge diarrhéique d’une âme coincée dans un corps autodidacte. À 35 ans passés, en 1964, il commettait cette oeuvre “Last exit to brooklyn”, bombe à fragmentation littéraire qui s’écoula à plus de 2 millions d’exemplaires. La brutalité des mots lui valu un procès et des précautions d’accès pour les plus jeunes et les plus sensibles. C’était un livre obscène et masochiste, fait d’une matière ténébreuse, adolescente et brute. L’évocation de ce livre me fascina. Je l’acheta. Je ne le lus jamais. Posé dans la bibliothèque, il me demeure interdit.
Il arrive qu’un livre n’exerce sur vous aucun attrait a priori. La thématique vous paraît trop mièvre. L’auteur vous semble trop consensuel ou vulgaire. Vos amis vous ont découragé de cette lecture. Vous aviez une prénotion de médiocrité, une intuition d’inutilité. La critique unanimement acerbe a fini de sceller votre jugement par contumace. Vous avez passé votre tour. Vous avez évité une rencontre littéraire qui aurait été décevante. Cela vous arrive sans doute régulièrement, à la librairie, à la bibliothèque. Vous manquez d’heures pour lire. La vie est courte, les temps libres aussi, autant se concentrer sur l’essentiel, sur le bien, sur le beau, sur l’émouvant, sur les valeurs sûres. Bien sûr, vous avez eu des bonnes surprises, des découvertes hasardeuses et heureuses avec un livre en vacances. Mais, au fond, ce sont bien les exceptions qui confirment la règle. Vous vous tournez vers la qualité reconnue par vos congénères.
Le livre interdit
Avec « Last exit to brooklyn », il n’en est rien. La critique a été et demeure dithyrambique. On m’a parlé du livre avec emphase. J’ai l’intuition qu’il s’agit d’un chef d’œuvre, d’un texte remuant, inventif, subversif. Il saisit sans doute l’âme humaine dans ses sommets d’humanité et ses tréfonds d’obscurité. Rien n’y fait. Je me refuse à le lire. Que recèle donc cet ouvrage qui génère cette autocensure de lecteur ? J’ai le sentiment que ce que je vais y lire sera inconfortable, dérangeant, pesant. Mais, en lisant, cherchons-nous une simple évasion de l’esprit ? Prendre un livre, est-ce un moment de détente, pavé de sentiments heureux et positifs ? Peu probable. Vous cherchez, sans doute, des émotions partagées par le truchement de l’altérité. Vous voulez, vous aussi, retrouver cette sensation familière racontée dans un ailleurs et par un autre. Cette communion peut s’opérer dans le bien comme dans le mal, dans le beau comme dans l’infâme, dans le magnifique comme dans le prosaïque. Il existe toujours une distance entre le récit et vous. Les personnages peuvent vous écraser par leur grandeur, vous faire pitié par leur veulerie ou vous inspirer la plus noble empathie, qu’importe, ils ne sont pas vous. Dans un effet miroir, vous vous grandissez ou vous adoucissez à travers eux. Ils sont les autres.
C’est peut-être bien ce contrat moral de lecture que je n’anticipe pas dans « last exit to brooklyn ». La fureur du livre est ici et maintenant. Sa crudité ne provient pas d’ailleurs, elle contamine votre quotidien. Dans ce livre, vous êtes terriblement vous-même. C’est affreux, vous êtes devenus ce que vous deviez être. Je est un je. L’immanence a terrassé la transcendance, pour de bon. Les cieux sont crevés, leurs voiles pendent désespérément vides, vous laissant seul et enfermé. On vous a quitté, abandonné sur le seuil de ce texte. Vous êtes vulnérable et nu. Démerdez-vous avec votre for intérieur. Le bruit ruisselle aux alentours, obsédant et écœurant. Vous avez été dépouillés avec cruauté. Le réel enserre l’imagination, au point de l’étouffer. La licence poétique s’est déchirée, elle gît démembrée dans le vrai. Le crime restera impuni, même si le coupable est connu. Aucun martyr ne rachètera vos fautes. C’est une éternelle fin. Nous sommes ensevelis par la frénésie. Elle me terrorise. Selby Jr. raconte son quartier, le brooklyn qui l’a vu pousser comme de la mauvaise herbe. Il compose en direct, sous vos yeux, sur les monstruosités mâtinées de charmes de la vie. Il agite dans votre monde ses turpitudes, son charme, sa grossièreté. Il matérialise la noirceur. Il fait vivre la violence chez vous. Je crains ce contact cruel avec sa réalité. Nous suffoquons dans l’affligeant sublime. Les ténèbres vous ont enveloppé. J’ai peur de l’absence de distance à l’œuvre. L’espoir cède devant le cynisme. Il dévore votre foi. J’imagine « last exit to brooklyn » comme une apocalypse esthétique, un supplice des lettres, une torture métaphysique. C’est l’expérience littéraire ultime.
Vous qui l’aurez lu, dites-moi si vous en êtes revenus…