Comment écrire la Fraternité ? Comment personnifier cette valeur humaine puissante ? A travers sa chronique et grâce au miroir d’un livre, Renaud Large trouve des interstices pour écrire la fraternité et ce que frère veut dire.
Maxime Le Forestier avait raison. Il est plus difficile de vivre sans le réconfort d’un frère. Moi aussi, j’ai souvent regretté que l’existence n’ait pas divisé en deux “les paires de gants, les paires de claques.” Le manque de fraternité est une mélancolie; le plein de fraternité approfondit la vie, elle lui donne le relief de l’autre, l’écho du frère.
En regardant le balai ontologique de deux frères que je connais bien, je me suis rappelé du très beau film de Robert Redford « Et au milieu coule une rivière », sorti en 1992. Il s’agit d’une adaptation du roman de Norman MacLean, publié en 1976 sous le titre « La rivière du sixième jour », renommé « Et au milieu coule une rivière ». Les deux frères Norman et Paul, joués par Craig Sheffer et Brad Pitt, ont grandi dans la même famille, bercés par la même culture presbytérienne. Ils ont été dans une école identique et ont fréquenté les mêmes amis. Et pourtant, ils sont très différents. Le cadet est joueur, buveur, extraverti, exalté, génie stellaire et destructeur; L’ainé est besogneux, taciturne, timide, rassurant et soumis. Ils se comprennent difficilement, car l’altérité est souvent un mystère. « Ceux avec qui nous vivons, qui nous sont proches, et que nous sommes censés connaître le mieux, sont ceux qui nous échappent le plus. » philosophe l’auteur. Mais, Norman et Paul s’aiment d’un amour inconditionnel, un amour a priori, un amour qui était là avant leur naissance et qui résistera à la mort, un amour fraternel. « On peut aimer sans forcément comprendre.» indique le père, pasteur comme s’il plaçait cette fraternité au niveau de la foi, bien au-dessus des hommes et de leurs vicissitudes, dans le royaume de l’éternité; humaine ou divine, chacun choisira en fonction de ses convictions.
L’amour des deux frères a pris forme dans une passion transcendante pour la pêche à la mouche; une passion transmise par le père, homme de foi. Norman MacLean ouvre son récit : « Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement la distinction entre la religion et la pêche à la mouche. » C’est une occupation fruste, que l’époque contemporaine pourrait aisément jugée comme un barbarie spéciste. Les hommes des rocheuses sont rustiques, mal dégrossis. Et pourtant, les gestes artistiques exécutés par les pêcheurs leur donnent des airs de maestros bucoliques. Les pieds dans l’eau, bardés de leurs cannes et de leurs mouches, les MacLean jouent leur symphonie naturelle et gracile. Avec un fil, un morceau de roseau, du crin et quelques plumes , ils reproduisent le vol d’un insecte. Ils font jaillir la vie délicate entre leurs muscles noués, dans la tension de leurs corps.
C’est un exercice à la fois puissant et fragile. Dans la pêche à la mouche, la vie animale reste suspendue à un subterfuge primal, un leurre des origines, approfondi par la dextérité, la sagesse, l’empathie et l’intuition de la civilisation. C’est une marche balbutiante et incertaine dans l’eau, à la recherche de l’harmonie entre le monde caché à l’intérieur et la nature environnante qui jaillit. Norman MacLean se remémore sa dernière partie de pêche avec son frère Paul : « En cette fin de journée, donc, je le revois à la fois comme une sorte d’allégorie abstraite de l’art de la pêche et comme une image en gros plan où se mêlent l’eau et les rires. » L’Homme, ses émotions, son amour, sa fraternité ne font qu’un avec les éléments naturels, avec l’eau qui est partout, avec le feu qui brûle la peau au soleil, avec le vent qui fait s’envoler les chapeaux et la jeunesse. On croyait l’espèce humaine faite pour la terre, elle est destinée à l’eau où nous sommes nés.
Frères de l’eau, frères avec l’eau, là où notre amour fraternel plonge ses racines, là où la fraternité surgit. Nous sommes des êtres de rivière, c’est notre biotope, c’est là que scintille la lumière. MacLean conclut dans une liturgie des temps modernes : « À la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière. (…) je suis hanté par les eaux. » Nous sommes tous hantés par les eaux.
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