Alors que le mythe de l’entrepreneur fait désormais partie de notre imaginaire, un essai salutaire déconstruit le mythe pour lui rendre sa lumière tout en auscultant les parts d’ombre de cette mythologie venue de la Silicon Valley.
Par Paul KLOTZ
La scène, maintes fois répétée, est devenue mythique au point d’en être caricaturale : un enfant de la middle class américaine, dans les années 70, se hisse depuis son garage jusqu’aux hauteurs de Wall Street par la seule force de son génie. De Steve Jobs à Jeff Bezos, en passant par Bill Gates et Warren Buffet, l’Amérique a besoin de héros sachant mettre en récit leurs succès solitaires, en dépit des tempêtes du déterminisme social.
Peu importe, au fond, la réalité : il faut lui substituer une image d’Epinal burlesque où, sur un vieil établi cassé, un ado manipule des appareils électroniques qui plus tard changeront le monde. Voilà, en substance, le rêve américain : des résidences pavillonnaires accouchant de gourous orgueilleux, qui se targuent rétroactivement de leur réussite comme étant le fait d’un inévitable destin. Bienvenue dans la mystique de l’entrepreneur.
C’est cette construction du mythe qu’Anthony Galluzzo dissèque dans son dernier ouvrage, Le mythe de l’entrepreneur paru en janvier 2023 aux éditions Zones. Il y critique une modernité malade dans laquelle la vénération du self making balaie les autres qualités humaines. L’auteur, maître de conférences en Sciences de Gestion, part d’un constat : “l’entrepreneur semble avoir conquis sa place dans l’espace médiatique contemporain. Figure de puissance, incarnation de l’innovation et du génie industriel, l’entrepreneur est celui qui guide l’humanité sur les voies du progrès.” Il s’agit alors d’étudier les ressorts qui président à l’apparition de ces nouveaux prophètes, ainsi que de mettre en perspective la mythologie qui les entoure, au regard de la réalité de leur ascension. Pour ce faire, rien de plus normal que d’étudier le cas du plus populaire, austère, bizarre et clivant d’entre eux : Steve Jobs.
Dans deux premiers chapitres magistraux, Galluzzo met en lumière la succession d’événements ayant conduit à l’érection de la statue de Steve Jobs au panthéon des génies : celui-ci n’est pas, en effet, à l’origine du premier ordinateur personnel, comme on le croit généralement ; il est cependant le premier à avoir réussi à le commercialiser avec succès. Le garage, par ailleurs, n’était pas vide de matériel et d’outils : l’autre pionnier d’Apple, Steve Wozniak, a pu réaliser l’Apple I grâce à l’équipement de Hewlett Packard, chez qui il travaillait. Ainsi, “ce second récit propose un imaginaire tout différent de celui du garage : Steve Jobs n’existe plus, Steve Wozniak est le seul génie à bord, et Apple n’apparaît finalement plus que comme une excroissance de HP.”
Au fond, résume Galluzzo, les grands entrepreneurs que l’Amérique a placé au frontispice de son soft power, ne sont rien de plus que des “produits organisationnels” : ils ont émergé en raison d’un contexte socio-économique particulier, et pourraient presque être substituables à d’autres individus nés dans les mêmes conditions de temps et de lieu. Sans être de riches héritiers, ils ont bénéficié d’un timing et d’un capital culturel parfaitement adapté à leur réussite postérieure : l’auteur relève ainsi que les grands entrepreneurs de l’informatique personnelle, Steve Jobs, Bill Gates, Paul Allen ou encore Steve Ballmer, sont tous arrivés au monde entre 1953 et 1956 : ceux nés avant cette date, déjà sur le marché du travail en 1971, au moment où le magazine Popular Electronics présente l’ordinateur personnel en kit, étaient alors trop âgés pour prendre le risque de la reconversion, tandis que ceux nés avant 1956 étaient alors encore en études.
Le “mythe de l’entrepreneur” emporte un certain nombre de caractéristiques, énumérées et étudiées tout au long du livre : “l’idée de génie, la vision prophétique, le pouvoir disruptif, la volonté indomptable” faisant de l’entrepreneur “un être auto-institué, l’auteur et le moteur de sa propre réussite.” Or, pour Galluzzo, ce mythe pose au moins deux problèmes, plus profonds : d’une part, il présente l’entrepreneur comme un être sur lequel rien n’a d’influence, déterminant pour le monde sans jamais avoir été déterminé par celui-ci ; d’autre part, ce prisme dissimule toute la dimension sociale et collective des dynamiques économiques : l’État est ainsi présenté, dans les différentes interviews de Steve Jobs, comme un monstre de rigidité incapable d’innovation, alors même que la DARPA américaine fut à l’origine des technologies de l’informatique personnelle ; de la même manière, les banquiers et les financiers sont présentés comme des rentiers incapables de création, alors qu’ils ont offert à Apple et aux autres compagnies les leviers nécessaires à leurs expansions.
Elon Musk, mythe parodique de l’entrepreneur
Cette rhétorique déformée, dans la mystique entrepreneuriale, est gênante à plusieurs égards : elle renforce l’individualisation de la réussite et exacerbe les rapports de défiance et de compétition entre les individus, au motif qu’ils stimuleraient l’innovation ; elle marginalise à outrance les personnes incapables de vendre un récit autour de leur réussite, et conduit inversement à admirer sans mesure des individus qui, d’une réussite économique, ont réussi à s’ériger en moralisateurs universels. Galluzzo évoque en ce sens un exemple topique : si Steve Jobs était reconnu pour ses méthodes de management odieuses et pour avoir refusé de reconnaître la paternité de sa fille durant un long moment, la plupart de ses biographes ont tourné ces éléments en élégie, montrant en quoi ses tourments et ses excès étaient des témoignages de son génie et de sa dévotion au travail. Dans le même sens, ces derniers préféraient mentionner l’attrait de Steve Jobs pour la philosophie bouddhiste, plutôt que le recours massif d’Apple au travail à bas-coût, via notamment une délocalisation des sites
de production en Asie du Sud-Est.
Au XXIème siècle, l’entrepreneur-roi dispose d’un pouvoir terrible : celui d’instituer sa propre morale et de faire passer l’inacceptable pour une nécessité d’émancipation et de progrès. Pour cette raison, l’ouvrage de Galluzzo est salutaire : il apporte une somme d’éléments historiques et philosophiques retraçant les conditions d’émergence du mythe aux États-Unis, et offre aux lecteurs la possibilité de le déconstruire. Or, il est à craindre que cet impératif de déconstruction soit, au fil des nouveaux entrepreneurs, de plus en plus long et complexe à réaliser : les dernières pages sont ainsi consacrées à Elon Musk, lequel “aurait appris à coder le BASIC en trois jours et lu toute l’Encyclopedia Britannica à l’âge de dix ans.” En effet, “Elon Musk incarne le mythe de l’entrepreneur jusqu’à la parodie. Il ne dirige pas une entreprise, mais quatre. Il ne révolutionne pas une industrie, mais plusieurs simultanément.” Courage, fuyons !
Tous les essais transformés sont là.