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Une alter esthétique politique

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Dans sa chronique “la politique est un roman”, Renaud Large convoque Didier Wampas et Emile Guillaumin pour inventer une alter esthétique politique. Une esthétique Wampasienne. Kézako ? Réponse dans la chronique, et bien plus encore.

 

WampasSouvent, je pense à Didier Wampas. Il chante bien. C’est entraînant, drôle, parfois émouvant. Les Wampas, c’est sympa. Cela fait longtemps que nous n’en avons pas entendu parler. Pourtant, Didier Wampas fait de la musique comme une randonnée céleste. Il déroule ses chansons, imperturbable, à son rythme. Il garde le cap. Ce n’est pas Didier Wampas qui change, c’est le monde autour de lui qui s’affaisse. Il se déclare “punk ouvrier” comme il y avait, dans le temps, des prêtres qui travaillaient à l’usine, au plus près des masses laborieuses. Didier a bossé comme électricien à la RATP, en parallèle de sa carrière de musicien. Le succès commercial est arrivé, par surprise, mais Wampas venait toujours sur les chantiers. Imperturbable, vous dis-je. Il y a une véritable esthétique chez Didier Wampas, celle de la simplicité. Au cœur du banal journalier se loge une source inépuisable de beauté. Surtout, l’immuable sublime l’ordinaire. Lorsqu’on passe le quotidien au tamis, on retrouve une essence permanente. Inaltérée, cette huile humaine est superbe. C’est ça l’esthétique wampasienne.

“La vie d’un simple”

En littérature, il y a une œuvre qui embrasse ce mouvement à merveille. C’est la vie d’un simple publiée en 1904 par Emile Guillaumin. Il est paysan dans l’Allier. Il écrit à ses heures perdues, de la poésie ou des récits. L’un de ses voisins, Etienne Bertin dit “Tiennon” est un agriculteur en fin de vie. Ils discutent au hasard de leurs rencontres. Tiennon lui raconte souvent des morceaux de sa vie passée. Emile Guillaumin mûrit le projet d’écrire cette vie, de prêter sa plume aux confessions du vieil homme. Dans ce livre, la littérature s’empare de l’existence ordinaire d’un anonyme. Cette banale destinée a enjambé le XIXème siècle, mais est restée détachée des tourments du souvenir napoléonien, des Républiques et de la restauration, de la guerre avec les prussiens et de la commune de Paris. Comme l’explique bien le père Bertin : “À la campagne, on ne s’inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.” Loin des fureurs de l’Histoire, il raconte donc la vie de tous les jours, le travail dans les champs, les joies de la naissance des enfants, l’ivresse des mariages, la peine des deuils, la satiété des fins de repas et la soif étanchée en plein cœur de l’été. C’est frustre, il n’y a pas de rebondissements romanesques, ni de suspense haletant ; et pourtant c’est époustouflant. Ce récit captive. Il est beau par sa justesse et sa normalité. C’est un livre phénoménal car il est à hauteur d’homme.

C’est aussi le témoignage d’une époque et d’un lieu où l’écriture et la lecture n’existaient pas. Dans ce livre, les temps immémoriaux et la tradition orale entrent dans l’histoire écrite. Etienne Bertin est analphabète. Pourtant, il entrecoupe ses anecdotes de réflexions vivifiantes dont Guillaumin a sans doute poli la rudesse, sans jamais trahir la pensée. Invariablement, le père Bertin promeut la sédentarité, l’immobilité : “Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir (…) Ils ont ceux-là la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes ! (…) Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir ici (…) sans être jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse !” Il se fait aussi le promoteur d’une morale populaire, volontiers inspirée de principes chrétiens.

Heureux les simples d’esprit, le royaume des cieux leur appartient !  Etienne Bertin explique : “Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de Viedunsimpleconcevoir. Chacun se croit bien fort, sans imaginer qu’à côté on le tient pour un imbécile. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.” Il s’ouvre aussi aux forces de l’esprit et au surnaturel. Son fils, nourrisson, est souffrant. Accompagné des sanglots angoissés de sa femme, il emmène le poupon chez le guérisseur qui prédit, avec succès, que l’enfant sera remis sur pied dans quelques jours. Etienne Bertin philosophe : “Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose (…) ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.”
Ce qui traverse cette œuvre, c’est le goût inaliénable pour la dignité. Elle est hissée au-dessus de tout. Elle est ce qui lui donne une contenance, ce qui le meut et ce qui continue de l’enserrer dans les liens de la sociabilité. Etienne Bertin veut se tenir debout grâce à son travail. Il explique : “Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme.” La vie digne est l’horizon que cet homme souhaite maintenir jusqu’à son crépuscule. Il conclut d’ailleurs son récit, lui, le simple anonyme qui entra dans l’Histoire en loupant le Goncourt à quelques voix : “Je ne demande qu’une chose c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. (…) Dans la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée : c’est là mon unique souhait.”

Nous vivons aujourd’hui dans des Empires nomades où la mobilité est la source de tous les pouvoirs. Nous produisons des œuvres instruites d’exceptionnel et de fulgurance. Nous rejetons le banal, l’ordinaire, le sédentaire, car notre esthétique est le reflet de ce mouvement permanent. Emile Guillaumin nous parle d’une autre époque, d’une autre manière d’habiter le monde, d’un autre rapport à l’art donc. Demain, cette esthétique enracinée sera sans doute plus désirable. Elle répondra avec plus de justesse aux maux du temps. Ce jour-là, nous aurons réussi à faire émerger une véritable esthétique wampasienne.

Toutes les “Politique est un roman” de Renaud Large sont là

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