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Lettres d’Italie

Cristina Gottardi YzMZYqwoH4 Unsplash

De Milan à Parme et de Gênes au Frioul, les auteurs de quatre romans policiers récents – et excellents – nous dévoilent en quoi leur ville les inspire et comment ils y travaillent. Entretiens multi voix avec Ilaria Tuti, Antonio Paolacci-Paola Ronco, Valerio Varesi et Alessandro Robecchi.

Loin du « giallo » des années 1950, le roman noir italien moderne s’est anobli. Des auteurs se sont épanouis partout dans le pays, trouvant l’inspiration là où ils vivent, cultivant une approche réaliste des intrigues criminelles nourrie de politique et de social. En pionnier, l’ukraino-italien Giorgio Scerbanenco avait dépeint un Milan sans pitié, avant que le fameux duo Fruttero & Lucentini, issu également du journalisme, n’aille poser son regard critique sur différentes villes. Plus récemment, Giancarlo De Cataldo a chroniqué une Rome sans grandeur et tristement mafieuse quand l’Autrichien Veit Heinichen dépeignait Trieste en carrefour des pires trafics. D’autres auteurs ne cessent d’enrichir cette « géographie du noir », tels Alessandro Robecchi (Milan), Ilaria Tuti (le Frioul), le duo Antonio Paolacci-Paola Ronco (Gênes) ou Valerio Varesi (Parme). Leurs derniers livres sont de purs polars centrés sur un héros charismatique, mais où les coups de gueule et les bonnes bouffes pimentent un fond très consistant. Chacun d’eux transcende les fondamentaux du genre par une écriture très personnelle, une forte sensibilité à l’air du temps et, surtout, un lien privilégié avec sa ville ou sa région. Nous les avons interrogés sur cet ancrage et sur ce qu’il exprime de l’Italie d’aujourd’hui. Leurs réponses – par écrit – révèlent un autre point commun : tous ont beaucoup à dire…

Le Milan d’Alessandro Robecchi

5178 Robecchi Le Tueur Au CaillouLe livre. Des petits tas de cailloux signent les meurtres de deux notables sans histoire : quel est le message ? Brillant et stylé, « Le tueur au caillou » croise plusieurs points de vue sur la société milanaise. Celui du dandy Carlo Monterossi, pilier d’une télé-réalité très berlusconienne et enquêteur à ses heures perdues. Celui d’un groupe de policiers restés scrupuleux malgré les affronts. Celui, enfin, d’une bande de jeunes squatteurs soudés par la colère. Rôdé à la satire dans la presse et à la télé, Alessandro Robecchi, 62 ans, injecte qu’il faut d’ironie et de sarcasmes dans ce drôle de ballet. Son sens de la mise en scène s’affirme de la première scène de crime jusqu’à la descente de police finale. Avec ce roman parfaitement abouti – son troisième traduit en français – il nous offre une lecture absolument jouissive.

Pourquoi votre ville de Milan est-elle un bon décor de roman policier ?

A.R. C’est la plus « européenne » des villes italiennes, sans aucun doute la plus riche et la plus dynamique… et en même temps c’est une ville relativement petite, loin de l’immensité de l’étendue de Rome. Ses contradictions et ses inégalités se côtoient, elles sont à un ou deux pâtés de maisons de distance… il suffit de se tromper de station de métro et on se croirait dans une autre ville au niveau des différences culturelles, de classe, presque anthropologiques. Tout cela se prête bien au polar, qui se doit aussi d’être roman social. Une autre raison, c’est que Milan, pendant des années, a été victime de ses clichés (la grisaille… on n’y fait que travailler… elle n’est pas accueillante…) qui sont drôles à démentir et à démonter. Oui, oui, bien sûr, la mode, le design… mais on n’est pas tous mannequin ou designer, être pauvre ici c’est plus dur qu’ailleurs, et ça aussi il faut le raconter.

Milan a-t-elle influencé votre envie d’écrire des romans policiers ?

A.R. J’habite ici depuis toujours, c’est ma ville, je l’aime comme on aime les endroits où l’on a ses racines, donc aussi avec une certaine dose de haine. L’une des raisons qui font que je situe mes récits à Milan, c’est que la narration officielle que l’on fait de la ville m’irrite : trop complaisante, trop satisfaite d’elle-même, trop impitoyable avec ceux qui ne réussissent pas.

En quoi vos livres reflètent-ils l’atmosphère de la ville ?

A.R. Milan (tout comme Carlo, le héros de ma série) porte en elle un blues, une mélancolie subtile, une certaine façon de se cacher. Ce n’est pas une ville à la beauté éhontée, exhibée, grandiose, comme Rome ou Paris, mais elle a des beautés cachées auxquelles elle est attachée. En plus, la raconter dans sa totalité, et pas seulement les trente-quatre coins mondialement connus, me semble un acte de justice.

Avez-vous des contacts dans la police et/ou la justice locales ?

A.R. Non, je ne peux pas dire que j’aie des contacts permanents. Je connais quelques bons flics auquel je pose des petites questions techniques (les cellules téléphoniques, quelques notions de balistique…), bref, ce qu’il faut pour ne pas faire de bourdes, parce que la crédibilité me tient beaucoup à cœur. Le polar peut bien être aussi un prétexte pour parler de nous, de nos vies, de la société, mais il faut respecter ce genre, je déteste les erreurs techniques dans le récit d’une enquête : tout doit être vraisemblable.

Enquêtez-vous sur le terrain avant chaque livre ? Robecchi006Libre De Droit

A.R. Je fais beaucoup de repérages. Même si je connais la ville, je vais souvent dans les endroits où je situe certaines scènes, j’ai besoin d’en connaître la lumière, les bruits, l’intensité de la circulation… s’il y a une école, par exemple, à une certaine heure le paysage humain sera différent d’une rue où il y a une usine, ou des magasins… Dans Le Tueur au caillou, en plus, le récit se déroule autour d’un quartier très spécifique, où le paysage social est particulier, on pourrait appeler ça un ghetto, ou une casbah. Oui, j’ai mené une vraie enquête sur le terrain, j’ai parlé aux gens qui y habitent, je suis convaincu que la fiction doit avoir des bases solides, réelles : si on parle d’un lieu, les gens du lieu doivent pouvoir le reconnaître, sentir que vous avez été honnête avec eux.

Vos personnages aiment-ils déguster les mêmes plats que vous ?

A.R. Bien sûr, j’aime la bonne cuisine et le bon vin, et même les whiskys raffinés que boit mon Carlo Monterossi. Mais ce n’est qu’une façon de décrire la société qui nous entoure. Monterossi est un bon bourgeois sans problème d’argent : sa gouvernante qui prépare des plats délicieux, son frigo « qui ressemble à celui du Georges V à Paris », ses alcools coûteux, ne sont que le miroir de sa condition sociale. Mes policiers de rue, eux, mangent des sandwichs quelconques dans des bars crades, debout, entre deux filatures … et il y a aussi ceux qui ont du mal à trouver de quoi manger tous les jours. La nourriture, comme les habits, les moyens de transports, les appartements, les quartiers, sont devenus des indicateurs sociaux plutôt précis, très utiles pour décrire une société avec autant de différences et d’inégalités.

Quelle musique conviendrait en fond sonore du “Tueur au caillou” ? Pourquoi ?

A.R. La musique que choisirait mon Monterossi serait bien sûr à base de chansons de Bob Dylan, sa fixette à lui. Le blues dylanien est parfait à la fois pour Milan et pour les éternelles insatisfactions de mon personnage. Mais Milan est toujours frénétique, un bon urban-jazz et un rap un peu jazzy iraient très bien, ou cet Acid-jazz un peu funky qui fait que tu bouges sans t’en rendre compte.

Quel est (quels sont) votre (vos) auteur(s) italien(s) de roman policier de référence ?

A.R. Question gênante, parce qu’il y en a beaucoup, chacun avec sa spécificité. Mais je vais donner trois noms incontournables : Leonardo Sciascia, parce qu’il nous a expliqué que le contexte compte autant que la narration, qu’on ne peut pas faire abstraction des milieux dans lesquels baigne le récit. Puis, bien évidemment, Andrea Camilleri qui, en plus d’avoir inventé un personnage et un monde, a d’une certaine façon inventé une langue et nous a appris qu’on peut être populaire sans baisser son niveau de qualité et d’engagement. Pour finir, je citerais Giorgio Scerbanenco, qui a situé ses romans policiers à Milan entre la fin des années cinquante et le début des années soixante, en décrivant de façon magistrale, et avec des teintes sombres, une société qui changeait et qui se croyait (un peu comme aujourd’hui) meilleure que ce qu’elle était en réalité.

Le Frioul-Vénétie d’Ilaria Tuti

Fille De CendreLe livre. Sur fond de traque d’un tueur en série, « Fille de cendre » confronte le riche passé antique de la région à une problématique féministe très actuelle. Ilaria Tuti, 46 ans, native de Gemona del Friuli, dont c’est ici le quatrième roman, aborde les deux thèmes au travers du personnage de Teresa Battaglia, commissaire de police opiniâtre, aux prises avec un supérieur lâche et un Alzheimer pressant. Une enquêtrice érudite, capable de lire dans les précieuses mosaïques de la basilique d’Aquilée. Une femme courageuse, qui a réchappé aux violences conjugales mais reste exposée aux brimades sexistes. Son hypersensibilité et sa foi quasi mystique donnent un tour quasi poétique à ce polar en clair-obscur, à la lisière du thriller psychologique.

Pourquoi votre région offre-t-elle le cadre idéal pour un roman policier ? 

Ilaria Tuti. « La région du Frioul Vénétie est un écrin aux beautés naturelles variées (des Alpes à l’Adriatique), encore en grande partie intactes et protégées avec le plus grand soin. Le tourisme n’y est pas agressif. Cela permet d’en profiter pleinement, en retrouvant un contact avec la nature qui n’est pas seulement physique, mais aussi sensitif et émotionnel. C’est une terre frontalière – j’aime bien rappeler que tout le monde est passé par là, y compris Napoléon – un croisement de cultures qui, au cours des millénaires, a sédimenté des traditions, des apports artistiques, philosophiques, religieux, qui l’ont transformée en un humus extraordinaire où l’on peut puiser à pleines mains pour nourrir sa créativité. Toutefois, c’est une terre encore mystérieuse, peu explorée, que ses enfants gardent jalousement. Un territoire encore âpre, aux racines païennes qui se reflètent dans le folklore (c’est la dernière région d’Europe occidentale à avoir abandonné le chamanisme qui, par ici, a résisté jusqu’au XVIIème siècle). Cette terre a un cœur noir, archaïque et presque secret, qui bat dans ses forêts millénaires : le cœur que je raconte dans mes histoires policières. »

 

En quoi votre région influence-t-elle vos romans ?

I.T. « Cela m’a sûrement dicté la manière de les écrire, en les reliant de manière indissoluble au territoire et aux aspects psychologiques des personnages, aux instincts les plus profonds. Je me sers de la nature de ma terre pour parler une langue faite de symboles ancestraux, qui communiquent avec l’inconscient de chacun de nous. La forêt, c’est la vie, la mère, c’est la marâtre. C’est le danger et la séduction, c’est la survie, mais aussi la mort. Nous avons tout cela dans notre ADN, parce que nous venons de là, la forêt a été notre premier berceau, et quand nous lisons, nous en entendons l’appel. »

Selon vous, en quoi vos livres reflètent-ils l’atmosphère de cette région ?

I.T. « Je pense que ce sont des contes noirs, les contes de la tradition populaire, ceux que l’on se raconte le soir autour de l’âtre, que toutes les familles d’ici, dans le Frioul (en majorité paysannes voici encore quelques décennies) avaient sous leur toit. Des contes qui nous apprennent à craindre le mal, à le reconnaître et à le leurrer, qui le montrent dans toute sa férocité, mais aussi dans sa fragilité. Je me rappelle les histoires que me racontait ma mère dans mon enfance, qui étaient d’ailleurs celles que sa grand-mère lui racontait, et ces contes-là avaient souvent le diable pour protagoniste, qui à la fin se faisait toujours berner. Ces histoires, comme les romans criminels modernes, sont une sorte d’exorcisme du mal : on l’observe ainsi depuis un lieu très sûr. »

Avez-vous des contacts avec la police et/ou la justice locales ? Si oui, que vous ont-ils apporté ? Ilaria Tuti

I.T. « Au début, non. Je me documentais beaucoup pour que les enquêtes dans mes livres soient vraisemblables, y compris dans les aspects procéduraux, mais je m’attachais surtout à la criminologie et à la psychologie criminelle, parce que l’enquête qui m’intéresse le plus n’est pas celle, policière, qui se mène en surface, mais celle qui emprunte des voies souterraines et qui est reliée aux abîmes de l’esprit humain. Maintenant, je peux m’appuyer sur des consultants internes à la police italienne, qui mettent leurs compétences à ma disposition. »

Enquêtez-vous sur le terrain avant chaque livre ?

I.T. « Pour moi, il est très important de rester sur ce territoire, d’étudier l’histoire, les origines, la culture, de laisser les panoramas m’inspirer, de visiter les musées, même les plus petits, de parler avec les gens de l’endroit. Les récits personnels constituent une source inépuisable d’anecdotes extraordinaires, qui forment la mémoire collective d’une communauté et celle-ci, dans certains cas, s’élève au niveau de la mémoire historique d’une nation. Le travail de documentation est très long et approfondi, mais c’est aussi l’une des parties les plus enthousiasmantes du processus d’écriture, parce que je suis quelqu’un de très curieux et que cela me plaît d’apprendre. »

Pourquoi Teresa Battaglia aime-t-elle cuisiner ?

I.T. « Teresa est une personne rugueuse au premier abord, concrète, presque farouche. En réalité, elle renferme en elle, et le protège, un versant intime très riche d’émotions, plein d’empathie, de générosité, de fragilité, d’élans et de passions. Le rapport à la nourriture et au bon vin est un signe de cette passion enflammée pour la vie qui l’anime et que peu de gens connaissent. Comme elle, j’aime rester à table avec les gens qui me sont chers et avec des amis fidèles, c’est un rite qui va au-delà du besoin physique et qui rejoint des niveaux de communication plus subtils mais en même temps plus immédiats. Il est alors question d’attention et d’amour de la vie. »

Quelle musique conviendrait en fond sonore de “Fille de cendre” ? 

I.T. « Quand j’écris, j’aime écouter les bandes originales écrites par Hans Zimmer, elles ont pour moi l’énergie et le souffle parfaits. Pour Fille de cendre, quand j’écrivais les moments les plus douloureux pour Teresa, j’écoutais « Clair de lune », de Claude Debussy. Cela m’incitait à la protéger.

Quel est votre auteur italien de référence en matière de roman policier ?

I.T. « J’ai commencé à écrire des thrillers après avoir lu Donato Carrisi. Il m’a éblouie avec Il Suggeritore (Le Chuchoteur), et définitivement conquise avec L’ipotesi del male (L’Écorchée). Depuis lors, ce qui constituait ses débuts, je n’ai plus cessé de le suivre et de me laisser envoûter par ses histoires. Je me rappelle que, lorsque j’ai lu le début de L’écorchée, je me suis dit : voilà, c’est ce que j’aimerais écrire, et c’est comme cela que j’aimerais l’écrire. Ses récits sont aussi des contes noirs, et ils racontent une descente dans les tréfonds de l’esprit humain. »

Le Gênes d’Antonio Paolacci & Paola Ronco

Nuages Baroques OkLe livre. Un jeune gay est tabassé à mort en sortant d’une fête célébrant l’union civile… En plaçant l’homophobie et l’intolérance au cœur de son premier polar à quatre mains, le couple Paolacci-Ronco, 48 et 46 ans, s’empare d’une actualité sociale brûlante. Le brassage de populations à la génoise n’est pas toujours facteur d’harmonie, comme l’observe leur héros Paolo Nigra. Ce flic élégant et discret est d’autant plus sensible aux préjugés qu’il assume son homosexualité la tête haute. Partout où il passe, dans son couple, son milieu ou son enquête, le personnage agit comme un révélateur. Son introspection est, avec l’atmosphère de la cité, le moteur de ce roman volubile et sympathique.

Pourquoi votre ville est-elle un bon décor de roman policier ? 

AP & PR. « Nous vivons à Gênes depuis pas mal d’années – seize ans pour Paola et neuf pour Antonio – et nous avons pensé, dès notre arrivée, que c’est une ville extraordinaire pour des romans policiers ou noirs. Elle ressemble à Marseille ou à Naples, avec ses petites ruelles peuplées de gens de tous les pays et de tous les types, et elle couve de nombreuses contradictions. Dans son ‘Centro storico’ – une petite ville médiévale à part entière – c’est normal de trouver des palais baroques et des églises luxueuses à quelques pas de ruelles sombres abritant des bâtiments en ruine. Un autre aspect qui rend Gênes parfaite pour des romans policiers est son port, un des plus grands d’Italie et de la région méditerranéenne. Les gens, les trafics : les villes côtières sont toujours un mélange de charme, de couleur et de mystère. »

 

Le fait d’y vivre a-t-il influencé votre envie d’écrire des romans policiers ?

AP & PR. « Nous vivons dans le centre historique, et chaque jour nous rencontrons des personnages qui mériteraient des romans entiers et pas seulement des rôles de figurants. Gênes nous permet de raconter une certaine Italie, entre la province et la métropole, où il y a autant de cultures internationales que de gens de tout le pays. C’est l’endroit idéal pour raconter la complexité de l’Italie. Gênes a également une morphologie très particulière : un ensemble complexe de montées et de descentes, d’escaliers, de passages, de niveaux superposés et de vues soudaines et époustouflantes. »

En quoi vos livres reflètent-ils l’atmosphère de Gênes ? Ronco (c) Claudio Guerra

AP & PR. « Nous essayons de transmettre le sentiment souvent vertigineux des contradictions de cette ville. Nous étions un peu inquiets au début, parce que nous n’en sommes pas originaires, mais les réactions ont été très bonnes et cela nous fait très plaisir. Nous connaissons l’esprit de clocher des Génois, et c’est pour cela que nous avons créé un personnage qui, comme nous, n’est pas né à Gênes, et qui regarde cette ville avec un mélange d’émerveillement, de frustration, de curiosité et d’amusement. »

Avez-vous des contacts dans la police et/ou la justice locales ?

AP & PR. « En commençant à travailler sur cette série, nous avons compris, bien qu’étant de grands lecteurs de polars, que nous ne savions pas grand-chose des vraies procédures policières. Nous avons d’abord posé plein de questions à un ami policier. Finalement, sans doute épuisé par notre curiosité, il nous a suggéré de contacter la ‘questure’ – équivalent de la préfecture en France – où travaille la ‘squadra mobile’, la brigade qui enquête sur les crimes majeurs. Nous avons fait la connaissance de son responsable et de membres de la police scientifique, qui nous ont beaucoup aidés. D’un point de vue plus personnel, dans son histoire, la police italienne s’est rendue coupable d’abus et de crimes purs et simples. Ce n’est pas un hasard si nous choisissons de parler du G8 (en 2001. NDLR) pendant lequel un jeune homme a été tué. L’assaut de l’école Diaz a été qualifié par Amnesty International de « plus grave suspension des droits de l’homme dans un pays occidental après la deuxième guerre mondiale ». En rencontrant des policiers, nous avons aussi compris que beaucoup sont horrifiés par ces crimes. »

Enquêtez-vous sur le terrain avant chaque livre ?

Paolacci (c) Claudio Guerra (2)AP & PR. « Dans chaque roman, nous essayons de traiter un thème qui concerne des questions sociales, politiques et d’actualité. Dans « Nuages baroques », nous abordons le sujet de l’homophobie, qui a une plus forte incidence ici que dans d’autres pays d’Europe occidentale : l’Italie a été la dernière à donner un statut aux couples homosexuels. Nous nous sommes donc documentés sur les crimes liés à ce préjugé, de la discrimination aux agressions et aux meurtres. Nous avons également essayé d’enquêter sur la culture qui est à l’origine du préjugé. Nous voulons montrer comment Nigra vit dans la société italienne, et dans son travail en particulier – un milieu traditionnellement macho et sexiste. Nous avons contacté l’association “Polis Aperta”, formée par des personnes LGBTQ+ dans la police et les forces armées, qui nous a aidés à aborder le sujet de manière réaliste. Aller parler à des experts est l’une des parties les plus passionnantes de notre travail de préparation. Pour le deuxième roman, qui traite de l’incidence de la mafia dans le tissu urbain, nous avons parlé à des associations actives sur le territoire, tandis que pour le troisième, où nous traitons des mouvements d’extrême droite et de leur liens avec la mafia et la propagande politique, nous sommes allés parler avec le dirigeant de la Digos – la police politique italienne.

Les héros italiens de roman policier aiment souvent bien manger : est-ce aussi le cas de Paolo Nigra ?

AP & PR. « Plutôt que la bonne nourriture, il aime la nourriture riche en calories, d’autant plus que son métabolisme lui permet de maintenir un physique mince. Lorsqu’il est aux prises avec une enquête compliquée, il se détend en se mettant aux fourneaux et en préparant des plats riches en glucides et en graisses. Souvent, il s’agit de « comfort food », mais toujours cuisinée avec style. »

Quelle musique conviendrait en fond sonore de « Nuages baroques » ? 

AP & PR. « Il y a beaucoup de musique dans nos romans, et nous en écoutons aussi beaucoup pendant la journée. Nous avons le même âge que Nigra, et partageons donc ses passions musicales. Nous conseillons avec plaisir l’album « Microchip emozionale » de Subsonica, un groupe de musique électronique pop rock de Turin, la ville natale de Nigra et aussi celle de Paola : pour citer notre sous-préfet, « c’est un classique ». Mais en général, la musique rock alternative des années ’90 est un bon fond sonore pour ce livre. »

Quels sont vos auteurs italiens de référence ?

AP & PR. « Les premiers sont Fruttero & Lucentini, qui ont écrit deux des meilleurs romans policiers italiens, deux livres qui vont au-delà du genre : « La femme du dimanche » et « La nuit du grand Boss » – quel dommage qu’il ait été traduit ainsi à la place de son vrai titre, plus poétique, « Où en est la nuit ? ». Nous avons également aimé Giorgio Scerbanenco, un des pères fondateurs du noir italien, et Andrea Camilleri, qui a redonné de la dignité au genre et montré l’importance de l’ironie. Parmi les auteurs contemporains qui nous inspirent, il y a certainement Carlo Lucarelli et Massimo Carlotto. Et parmi ceux que nous admirons, Giampaolo Simi et Mariolina Venezia. »

 

Le Parme de Valerio Varesi

1reCouv LaMainDeDieu(RVB)Le livre. La rivière ayant charrié un cadavre jusqu’en ville, le commissaire Soneri en remonte le cours vers les hauteurs des Apennins. Contraste absolu après quelques kilomètres. Le voici dans un village de montagne rude, hostile, mutique, dont il tente de déchiffrer le rythme, les bruits, les accès d’agitation. En observant ses habitants, souvent brutaux, il met au jour des liens sordides avec Parme la bourgeoise. En apparence opposés, les deux mondes sont dépendants, sur fond de drogue et de spéculation. Avec ce septième roman, Valerio Varesi, 63 ans, crée l’illusion d’un récit qui dérive, nourri d’humeurs, de ressenti et d’impression fugaces, pour mieux composer au final un livre foncièrement politique.

Pourquoi Parme, la ville de vos parents, est-elle un bon décor de roman policier ? 

V.V. « Tout d’abord, Parme et ses environs sont les endroits que je connais le mieux. En outre, ils représentent la ville provinciale moyenne du nord de l’Italie, avec tous ses mérites et ses défauts. Mon pays est très diversifié, des Alpes à la Sicile, et le genre littéraire que j’ai choisi au fil des ans a eu pour tâche de représenter ses multiples visages. Les lecteurs, surtout étrangers, qui ont très souvent une idée stéréotypée de l’Italie, sont heureux de découvrir que le roman d’investigation (noir, thriller, giallo) compose une mosaïque de sociétés et de mondes qui coexistent du nord au sud. Parme, avec ses montagnes et son fleuve Po, est une pièce de cette mosaïque. »

Parme a-t-elle influencé votre envie d’écrire des romans policiers ?

V.V. « Oui, elle passe pour être une ville paisible et industrieuse, riche et joyeuse, mais dans cette vie apparemment tranquille, une fissure s’ouvre parfois, révélant un monde souterrain insoupçonné de violence presque toujours générée par des tensions liées à une quête avide d’argent et de pouvoir. Les cas que je souhaite relater sont liés à ces brusques renversements de perspective, de la vie paisible à la plongée dans l’horreur du crime. C’est comme si une lueur s’ouvrait sur ce monde caché plein de haines refoulées, de cupidité et d’envie. Une ville Dr Jekyll qui devient parfois Mr Hyde. »

Vos livres reflètent-ils l’atmosphère de Parme ?

V.V. « Les lecteurs qui connaissent Parme, et les Parmesans eux-mêmes, reconnaissent ma capacité à bien la représenter. Le paysage est un des personnages principaux de mes histoires, que ce soit le paysage urbain, le paysage aquatique du Pô ou celui, rude et avare, des Apennins… »

Avez-vous des contacts dans la police et/ou la justice locales ?

V.V. « Aussi bien informé soit-il des procédures et des modes d’action de la police, un écrivain peut toujours commettre des erreurs. C’est pourquoi, depuis le début, j’ai soumis mes romans à l’examen soit d’un policier soit d’un carabinier, selon que l’intrigue impliquait l’un ou l’autre. À certaines occasions, j’ai dû modifier l’intrigue. Un roman ne doit pas nécessairement suivre toutes les procédures méticuleuses d’une enquête, mais il doit être plausible et crédible. »

Enquêtez-vous sur le terrain avant chaque livre ?

V.V. « Je me documente si je ne connais pas certains milieux. J’interroge ceux qui sont des experts dans le domaine. Par exemple, devant écrire sur la navigation dans le Pô et la pêche à la torpille, j’ai interviewé ceux qui conduisent des bateaux fluviaux et ceux qui pêchent ce gros poisson. »

Pourquoi le commissaire Soneri aime-t-il autant la bonne cuisine et les bons vins ? Valerio Varesi Par Andrea Bernardi (1)

V.V. « La nourriture et le vin sont des éléments essentiels de ce que l’on appelle la Méditerranée noire. L’ancêtre était Jean-Claude Izzo, qui décrit la nourriture et le vin avec une méticulosité presque maniaque. La table et ses saveurs traversent les récits de romanciers espagnols, français, italiens et grecs. Petros Markaris a même défini une ligne de démarcation entre ces derniers et les écrivains nordiques. Les premiers mangent et boivent bien, les seconds détruisent leur foie avec des alcools et mangent mal. En outre, Parme est la capitale italienne de l’agroalimentaire et la nourriture est un élément culturel plus encore que gastronomique au sens strict. C’est dans ce sens que je l’introduis dans mes romans. On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une question de goût et d’une inclination du commissaire, mais ce n’est pas le cas. La nourriture est une connotation culturelle et une école d’historiens italiens a interprété les sociétés à partir de ce qu’elles mettaient précisément sur la table. Enfin, c’est la défense d’une sorte de biodiversité alimentaire face aux multinationales de la nutrition qui voudraient que tout le monde mange le même menu industriel. La table est l’un des rares éléments d’identité qui nous restent. J’aime la nourriture et le bon vin comme Soneri, mais je suis beaucoup plus modéré que lui. »

Quelle musique conviendrait en fond sonore de “La main de Dieu” ? 

V.V. « Je ne sais pas. Je n’écris pas en pensant à la musique, sauf pour la musique qui doit découler de mon écriture. J’écris “à l’oreille”, c’est-à-dire que je dois continuellement me relire jusqu’à ce que je sente que mes mots composent une musique qui correspond à celle que je désire. Chaque écrivain a une musicalité dans sa prose qui fait partie du style avec lequel il écrit. J’ai le mien et je dois être capable de l’entendre en me relisant. »

Quels sont vos auteurs italiens de référence ?

V.V. « Pour l’importance qu’il a eue dans le développement du roman policier en Italie, il faut certainement citer Leonardo Sciascia, qui a révélé aux Italiens, au début des années 1960, ce qu’était la mafia et comment elle agissait avec son célèbre roman “Il giorno Della civetta”. Mais je crois aussi que Giorgio Scerbanenco, qui a raconté le Milan du boom économique et ses contradictions, est fondamental. Un tout autre monde et une autre Italie, mais éclairant dans sa dynamique sociale. Et puis Carlo Emilio Gadda, à qui l’on doit la meilleure définition du social noir lorsqu’il dit que le crime est “une dépression cyclonique”. Il voulait dire que le crime lui-même est principalement composé d’un meurtrier qui est néanmoins entouré de nombreuses forces tourbillonnant autour de lui comme autant de causes qui rendent le crime possible. Et ces forces se trouvent dans les distorsions de la société, avec ses injustices et ses inégalités. Le roman noir tel que je le conçois doit plonger dans cette “dépression cyclonique”, c’est-à-dire qu’il doit se salir les mains et fouiller dans tout ce qui ne va pas dans le monde… »

Avec nos remerciements aux traducteurs : Paolo Bellomo et Agathe Lauriot di Prévost (Alessandro Robecchi), Johan-Frédéric Hel-Guedj (Ilaria Tuti), Antonio Paolacci & Paola Ronco (pour eux-mêmes) et Agullo Editions (Valerio Varesi)

« Le tueur au caillou », Alessandro Robecchi, éditions de l’Aube, 416 pages, 22€

« Fille de cendre », Ilaria Tuti, éditions Robert Laffont, coll. La Bête noire, 416 pages, 22€

« Nuages baroques », Antonio Paolacci & Paola Ronco, éditions Rivages, 352 pages, 22€

« La main de Dieu », Valerio Varesi, éditions Agullo, 368 pages, 21,50€

 

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