En ce début d’année, Tanguy Leclerc s’est fait cueillir par le clin d’œil malicieux du livre “Et Baboucar marchait devant” à la pochette de l’album Abbey Road, des Beatles. Une couverture “en mouvement” qui plante le décor du récit : la quête d’une parenthèse enchantée de quatre réfugiés africains unis par une amitié indéfectible, le temps d’une escapade sur la côte adriatique.
En littérature, il est rare qu’un ouvrage passe à la postérité grâce à sa seule couverture. Logiquement, c’est son contenu ou son auteur qui est encensé. Dans l’univers de la musique en revanche, certaines pochettes d’album ont un tel impact auprès du public qu’elles entrent immédiatement au panthéon des collectionneurs. Celle de l’album Abbey Road, des Beatles, en est la parfaite illustration. La photo de John Lennon, Ringo Starr, Paul McCartney et George Harrison traversant un passage piéton devant les célèbres studios d’enregistrement est l’une des plus iconiques de tous les temps. Le cliché a été pris le 8 août 1969 par le photographe Iain Macmillan. Depuis, ses détournements se comptent en milliers.
En choisissant de s’en inspirer pour illustrer la couverture du roman de Giovanni Dozzini “Et Baboucar marchait devant“, les éditions Acte Sud ont tapé dans le mille. Qu’on le veuille ou non, notre regard se porte instantanément sur le livre. Cette couverture agit comme un flash. On en vient à fredonner « Come together » ou « Here’s come the sun », deux des titres présents sur l’album, rien qu’en posant les yeux dessus. Le plus dingue, c’est que l’on ne peut s’empêcher de décortiquer l’image pour analyser sa composition et la comparer avec l’originale. Le clin d’œil est d’autant plus savoureux que les personnages représentés n’ont rien à voir avec les « Fab Four ». Avec ce roman, Dozzini nous plonge deux jours dans la vie de quatre jeunes demandeurs d’asile africains hébergés à Pérouse qui décident de s’offrir une virée en train jusqu’à Falconara Marittima, sur la côte Adriatique : Baboucar, Yaya, Oussmane et Robert.
Ce que l’auteur nous raconte est un condensé du quotidien désenchanté de ces déracinés pour qui l’intégration est une nécessité doublée d’une obligation administrative. Ces quatre-là décident de faire un pas de côté vers la mer, vers le large, le bleu, l’espoir. Une pause apaisante dans leur douloureuse existence. Baboucar, qui mène le groupe, ne perçoit plus la mer comme un danger associé au traumatisme de sa traversée, mais comme un havre de paix. Le récit de Dozzini a des airs de court-métrage. On a la sensation de suivre les quatre amis caméra à l’épaule. On marche à leur côté sans qu’aucune information sur leur identité ne nous soit donnée. Ce qui compte, c’est l’instant présent. Les jeunes migrants avancent, mus par le besoin de fuir le passé et de se projeter coûte que coûte vers l’avenir.
Seuls ils ne sont rien, ensemble ils se sentent vivants.
Ce n’est pas la densité du récit qui vous prend dans ce roman, mais au contraire la banalité des situations vécues par ses protagonistes. Apprendre la langue, trouver un emploi, se fondre parmi la population sont autant de défis qu’ils doivent relever pour avoir une chance d’être acceptés, ou tout au plus tolérés. Au gré de leur escapade, ils sont confrontés à des situations de tension, aux désirs de leur âge, à la nostalgie, à la liberté de leur jeunesse… pendant qu’autour d’eux, les gens du cru balancent entre sympathie et méfiance, curiosité et hostilité. Leur périple n’est qu’une suite d’événements qui traduisent l’insécurité dans laquelle ils se trouvent. Pourtant, quel que soit le contexte, Baboucar, Yaya, Oussmane et Robert font preuve d’une humanité désarmante, d’une soif de vivre brute, d’une méfiance instinctive et d’une amitié à toute épreuve. Seuls ils ne sont rien, ensemble ils se sentent vivants.
La lecture de “Et Baboucar marchait devant“ a néanmoins quelque chose de perturbant. Certains estimeront que le récit ne démarre jamais vraiment, qu’il manque de rythme et de profondeur. Plutôt que de rester sur cette première impression sans doute faut-il faire l’effort de se mettre dans la peau des quatre réfugiés. Car si l’histoire racontée nous parait morne c’est que leur existence l’est tout autant. Ce n’est donc pas tant le style de l’auteur qui est en cause, mais le vide qui menace le quotidien de chaque exilé. Giovanni Dozzini l’a très bien compris et se fait le témoin de ce désenchantement.
“Et Baboucar marchait devant”, Giovanni Dozzini, Éditions Actes Sud
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