Dans Connemara, Nicolas Mathieu dresse avec une redoutable acuité les contours d’une société fracturée et rêve d’une réconciliation des élites avec les classes populaires. Renaud Large veut y croire.
Nicolas Mathieu est un aristocrate. Il appartient à cette noblesse des gens de peu. Comme Jack London en son temps, il déambule dans le salon de la société, mais poursuit ses aller-retours à la cave dont il vient. Il redonne du lustre à la base, il embellit le frustre, il réenchante Billancourt. Il déclarait sur le plateau de France 5 : “C’est bien qu’il y ait une gauche hypokhâgne, lyrique, érudite, ouverte sur le monde, mais c’est bien aussi qu’il y ait une gauche bac pro, qui s’intéresse aux gens qui bossent dans les entrepôts, aux infirmières, aux gens qui conduisent des camions, des camionnettes, dans les petites villes (…) Ces intérêts-là méritent d’être portés, défendus. Ces modes de vie là méritent d’être défendus eux aussi.”
Dans son dernier livre Connemara, il vient, dans une délicieuse mise en abîme autofictionnelle, donner corps à cette élite populaire. On voit naître au fil des pages une aristocratie de la France moche, une noblesse des ronds points, une avant-garde du bloc populaire. Il part d’un constat similaire à celui que Jean-Claude Michéa dressait dans le Figaro Magazine : “On ne peut pas prétendre défendre les classes populaires si l’on ne partage pas leurs conditions de vie.” Son héroïne, Hélène, fait donc le choix de revenir au pays. Elle remonte le cours de sa vie jusqu’à ses origines, car les hauts étages de la société l’ont abimée. En retournant à Nancy, elle ne renie pas brutalement son ascension sociale. En effet, Hélène ne revient pas à l’usine ou à la terre. Elle ne se vautre pas dans le néo-ruralisme à la Brut., succédané abâtardi de l’esprit soixante-huitard. Non, elle poursuit son métier de consultante en organisation dans un cabinet basé sur les rives de la Meurthe. Son regard sur la vie se retrouve nécessairement plus instruit de cette France ombrée, plus aligné sur ce petit peuple qu’elle avait quitté pour ses ambitions professionnelles. Par cette trajectoire, elle fait un pied de nez aux quarante années de ronronnement insipide de l’aménagement du territoire à la française.
“Les élites d’aujourd’hui n’ont plus le bien commun chevillé au corps“
Dans un heureux dénouement, elle vient renverser le proverbe séculaire “Piscis primum a capite foetet” (“Le poisson pourrit par la tête“. NDLR). Les peuples chargent invariablement leurs élites de tous les affres. Hélène vient mettre un terme à l’acmé contemporaine d’anti-élitisme, ouvrant la voie à une relative pacification inter-classiste. Oui, l’élite s’est considérablement désalignée des intérêts populaires contribuant à certains maux profonds de notre société. Non, cette tendance n’est pas inéluctable, il existe aussi une élite de remplacement. Les voies d’une concorde nationale ne sont pas que célestes. “Les gens sont (…) prêts à aller vers leurs élites. Il n’y a pas intrinsèquement d’anti-intellectualisme ou d’anti-élitisme, pas de rejet a priori. Il y a juste des gens qui font le constat que les élites d’aujourd’hui n’ont plus le bien commun chevillé au corps.” disait Christophe Guilluy dans Marianne. Nicolas Mathieu et son héroïne ont fait le premier pas pour crédibiliser cette hypothèse. Il n’y a plus d’un côté les cadres parisiens, dopés à la mondialisation heureuse et de l’autre, les caristes périurbains et les auxiliaires de vie ruraux, privés des flux économiques et des mélodies planétaires. Il y a la possibilité d’une Nation.
Nicolas Mathieu ébauche un chemin, celui d’une réconciliation du pays par la prise de conscience de son élite. Le bouleversement très personnel de son héroïne peut rester une belle histoire ou bien devenir un modèle dans les bureaux de la Défense. C’est à chacun de méditer, de percevoir – ou pas – l’égrégore que les choix d’Hélène génèrent en son âme. La fiction et la licence poétique de Mathieu valent toutes les campagnes de marketing territorial et tous les ajustements scabreux du recrutement à Sciences Po. “ Il est hautement souhaitable de parvenir à sélectionner de vraies élites (…) ce sont là les conditions pour que les élites et le peuple retrouvent ensemble le chemin de la confiance, grand défi des années à venir.” haranguait Eric Anceau. Drop the mic, Nicolas Mathieu is in da place ! Plus patriote, plus empathique avec le bas de l’échelle sociale, l’élite de demain commence à naître dans le roman. Espérons que les politiques, bien inspirés par la littérature, appliquent les préceptes de Nicolas Mathieu. Tendons nos forces pour que les “réformes” offrent les conditions matérielles nécessaires à l’éclosion de ces petites révolutions intimes de cadres. Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! la langue managériale à la lanterne, le patriotisme lui répondra !
Toutes les chroniques La politique est un roman sont là