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François Simon : “La lecture nécessite une générosité dans l’abandon”

1280x680 Francois Simon De Maxime Antonin 20 Juin

François Simon est critique gastronomique, auteur, c'est un esthète de la vie et des belles choses. Son dernier livre "Le silence de l'amour" nous emmène au Japon. Avec John Lennon et Yoko Ono. Nous l'avons rencontré, non pas au Japon, mais au jardin du Luxembourg pour une discussion sur le pouvoir de la littérature, sur Lennon, sur la bouffe, sur les pages des Pléiades, sur les ennemis, et tout simplement sur la vie. Passionnant.

« RDV devant la fontaine Médicis au jardin du Luxembourg à 11h ». Le SMS de François Simon, critique gastronomique et littéraire masqué était clair. A l’heure du rendez-vous, alors que l’on s’extasiait – comme à chaque fois – de la beauté du lieu et de l’art de vivre de celui qui nous avait donné rendez-vous ici, un homme habillé en noir nous aborde : « Nous avons rendez-vous, je crois ». En effet. C’est bien la voix de François Simon. Celle que l’on entendait dans Paris Dernière. Celle de ses chroniques vidéos maquées dans les restaurants de France. C’est un mercredi matin de fin septembre. Il fait beau. Une atmosphère d’été indien plane sur Paris. Nous marchons avant de nous installer confortablement sur les délicieux fauteuils Luxembourg célèbres dans le monde entier.
Rencontrer François Simon est un ravissement tant on s’est rendu compte en préparant l’entretien qu’il a compté aussi dans notre construction. Le goût de la gastronomie. De la fête dans Paris Dernière. Dans une forme de langueur et de savoir-vivre. François Simon est un auteur prolifique. Des essais, des livres culinaires, mais aussi des romans. « Dans ma bouche », « Toscanes » notamment. D’un "dictionnaire de savoir (bien) vivre" aussi, véritable manifeste hédoniste dans lequel chacun et chacune piochera un point commun avec l’esthète Simon qui écrit notamment dans ce dico des choses qui rendent heureux : « Mettre des livres encore frais un peu partout dans la maison. Pour qu’ils nous attendent... »

IMG 5580Ce matin-là dans les fauteuils Luxembourg, alors que le soleil chauffe les visages et le dos, il est question du dernier livre de François Simon : « Le silence de l’amour », paru chez Les Equateurs. Le livre raconte l’histoire du narrateur qui part sur les traces de John Lennon et Yoko Ono qui passèrent plusieurs étés au Japon. Coupés du monde. Comme en introspection. L’écriture est douce, feutrée, pleine d’humour et remplie des recherches du narrateur pour savoir ce que le Japon apporta à Lennon, l’idole de sa jeunesse qu’il copia jusqu’à épouser lui-même une japonaise. « Si j’ai attendu aussi longtemps pour écrire ce livre, c’est parce qu’un livre a sa propre vie. Certains vous arrive d’un coup sans crier gare d’autres qui cheminent longtemps car ils remontent loin. En cheminant, ces livres se dépouillent et s’enrichissent », embraye Simon alors qu’on l’interroge sur le pourquoi du comment de ce livre maintenant.
Il poursuit : « Ce livre est l’histoire de Ono et Lennon en vacances, qui n’étaient pas reconnus, étaient peinards et ne faisaient rien. Au départ, personne n’a envie de lire cela. En grattant, j’ai trouvé un os. Cet os c’était moi. Il fallait donc que j’y aille. Il y avait beaucoup de similitudes et de jeux de miroirs entre lui, Karuizawa et moi. C’est la ville où est née la mère de mes enfants ».
« La culture japonaise. Pour lui comme pour moi a été source de dépouillement. Il est devenu maigre. Il a arrêté de battre les femmes. Il est devenu pacifiste. Yoko Ono avait des qualités, quoi qu’on en dise. De mon côté, je me suis apaisé. J’ai appris à vivre autrement. »

Mais au fond, alors que la poésie irrigue notre rencontre, une question demeure. Pourquoi Lennon ? « J’ai toujours aimé son côté rébellion. Des gens qui chantaient vite et fort. Je suis né dans une famille petite bourgeoise d’une petite ville ouvrière. J’aurais dû être l’enfant de mes parents. Lennon m’a donné un goût d’amertume et de rébellion. Au départ des Beatles, Lennon était ce leader. Cela correspondait à la nature de ma ville natale, Saint-Nazaire, qui a bien des égards, ressemble à Liverpool. Ville portuaire, ouvrière, âpre et chaleureuse à la fois. A l’époque, les chanteurs étaient nos copains. Ils nous inspiraient. C’était l’époque. Les gens ressentent beaucoup leur époque. Les Beatles se sont décalqués sur moi. J’ai vécu leur séparation aussi durement que le divorce de mes parents. En même temps, la réalité c’est que nous avions plusieurs albums au lieu d’un seul. Il y avait un côté joyeux là-dedans. » La séparation des Beatles l’aurait même « aidé à se mettre en marche. A se mettre en mouvement. A savoir que même les ruptures sont surmontables. »

"Il faut prendre le miel de nos modèles"

Comme dans ses livres, ses chroniques, ses écrits, discuter avec François Simon se fait en vagabondant d’un sujet à l’autre. Disserter sur Lennon et IMG 5581les Beatles nous emmène sur l’époque. Celle d’hier, celle d’aujourd’hui. Sur ce qu’épouser son temps signifie. « Je crois qu’il est important d’accueillir les héros de son époque : astronaute, chanteur, footballeur, politicien, cuisinier, écrivain, et de prendre ce qui nous intéresse et de récupérer un peu du courage de ceux qui ont osé. C’est bien de prendre son miel des gens. Lennon m’a apporté l’ironie. Le côté rebelle et iconoclaste et d’être un peu en rupture. Ce fut mon miel. » Le livre est une forme de remerciement à ce que Lennon lui a apporté. « Une sorte d’hologramme s’est glissée dans mon champ visuel et la femme asiatique est devenue pour moi un paradis lennonien. Ce n’est pas un hasard que ma vie se soit rapprochée du Japon. Presque naturellement. »

Dans le livre il raconte le cheminement sur les traces des Lennon. On s’interroge : quelle est la part du journalisme et des hypothèses ?
« J’ai vraiment enquêté. Car je m’ennuyais un peu là-bas quand même. Cela m’amusait de chercher les signes, les indices. Je ne voulais pas faire une étude fouillée sur Lennon. Je voulais laisser du flottant dedans. Il suffisait de raconter ma quête. De raconter les achats de cigarettes, les balades au bord du lac etc… Mon livre n’est pas un livre à thèse qui dirait que le Japon a changé Lennon. C’est un livre d’atmosphère qui donne des pistes. A chacun d’établir ensuite ses croyances. »