Notre chroniqueur Robin Walter publie un roman graphique passionnant et puissant sur Von Braun ancien nazi qui aida les Américains à aller sur la Lune. Nous en avons causé avec Robin. Rencontre.
Depuis ses premières BD, depuis des années, nous suivons le parcours de Robin Walter. Nous aimions tellement la démarche artistique de Robin qu’alors que nous songions à la création d’Ernest, il nous paraissait évident qu’il fallait que Robin soit de l’aventure. C’est le cas depuis notre création en 2017. Dans des BD exclusives, Robin nous a raconté les coulisses de la vie d’auteur de BD, puis un voyage en Arabie Saoudite, puis les coulisses de la création de son diptyque “KZ Dora” et enfin, depuis le mois de novembre, dans Transversale les rapports entre le sport, l’histoire et la société.
Robin vient de publier “Von Braun” aux éditions des Ronds dans l’O, un roman graphique dans lequel il narre l’histoire de cet ancien nazi, concepteur des fusées V2, qui fut récupéré par les Américains et qui devint l’un des personnages clés de la conquête spatiale et du premier pas de l’homme sur la Lune en 1969. Une histoire en clair-obscur. Un personnage clivant que Robin peint avec intelligence et subtilité. On en a discuté avec lui.
Qu’est-ce qui t’a poussé à t’intéresser à ce personnage trouble ?
J’ai découvert le personnage de von Braun en m’intéressant au passé concentrationnaire de mon grand-père, qui a été déporté à Dora. L’usine associée à ce camp abritait la production des V2, les fameux missiles d’Hitler qu’a mis au point l’ingénieur allemand. Si j’ai d’abord réalisé KZ Dora, c’est qu’il y avait à mes yeux, un besoin de mettre en lumière ce camp oublié. Raconter von Braun, c’était ensuite expliquer pourquoi ce camp était resté dans l’ombre. Ma nouvelle BD est donc en quelque sorte un prolongement à KZ Dora. Mais 10 ans séparent ces deux ouvrages et il m’a fallu gagner en confiance et en maturité pour m’attaquer à un tel personnage.
Tout au long de la BD tu oscilles entre la lumière et le génie du type qui a permis d’aller sur la Lune et aussi sur évidemment son rôle dans le dispositif nazi, comment reste-t-on sur la ligne de crête ?
Pendant les années qui ont suivi ma découverte de Dora et du personnage von Braun, j’ai constaté que lorsque j’en discutais,
j’avais la plupart du temps à faire à deux catégories de personnes. Ceux qui parlaient de lui d’un point de vue moral et qui condamnaient avant toute chose son rôle durant la Seconde Guerre Mondiale et ceux à l’inverse, qui relevaient d’abord son apport gigantesque à l’astronautique. Je réalisais que systématiquement, les gens avaient besoin de se positionner d’un côté ou de l’autre.
Tout est finalement parti de là. Je voulais montrer qu’il n’y avait pas à trancher. Qu’il fallait que les fans de von Braun assument sa terrible part d’ombre et qu’à l’inverse, ceux le condamnant à juste titre, lui reconnaissent sa part de génie. Si je racontais von Braun, il me fallait donc éviter de faire ce que je reprochais à ces personnes.
C’était à mes yeux le grand défi de ce à quoi je m’attaquais. Ne pas basculer vers un côté ou un autre et laisser le lecteur libre, le laisser choisir. Une œuvre me semble d’ailleurs avoir plus de force si le lecteur joue un rôle, si on lui demande de s’impliquer. La lecture nous offre le temps de la réflexion, contrairement au cinéma ou à la scène par exemple, où l’on ne peut que subir le rythme décidé par les metteurs en scène. En BD comme en littérature, on peut se permettre d’être exigeant avec le lecteur et ne pas le prendre par la main. Pas trop, ou sans qu’il s’en rende compte, du moins. Pour rester sur la ligne de crête, et revenir à ta question, j’ai donc construit mon récit en tentant de maîtriser cet équilibre, alternant les scènes qui mettaient en valeur sa carrière incroyable et celles qui l’accusaient. Assez rapidement, j’ai réalisé que pour obtenir cela, je ne pouvais pas raconter sa vie linéairement. Puisque durant toute sa période américaine, il a tenté de cacher son passé, d’en présenter une version très édulcorée. A partir du moment où l’on déstructure le récit pour de bonnes raisons narratives, on peut donc jouer avec le lecteur et tenter de le maintenir sur la crête.
Tu as choisi le Noir et Blanc. Pourquoi ?
J’avais déjà choisi le Noir et Blanc pour KZ Dora. Mais c’était un graphisme en clair-obscur alors que j’utilise ici des nuances de gris, au lavis. Pour KZ, je voulais un rendu brut, sombre et dur, qui devait coller avec ce que je racontais. Avant von Braun, j’ai réalisé Maria et Salazar, sur l’immigration portugaise en France et sur le Portugal de Salazar. Je l’ai traité en lavis de gris, technique que je trouvais idéale pour rendre cette tonalité douce et amère que je voulais retranscrire. J’avais pris beaucoup de plaisir à dessiner cette BD et j’avais envie de continuer avec la même technique à condition que ce soit pertinent avec mon nouveau projet. Et justement sur von Braun, ça l’était : Alors que les gens voulaient voir ce personnage blanc ou noir, pour les raisons évoquées plus haut, il m’était évident qu’il fallait le traiter tout en nuances de gris. L’autre jour, je découvrais un retour de lecture, et la personne regrettait une chose : Que mes traités de gris soient les mêmes tout au long de l’album, quelles que soient les périodes que je racontais. Il aurait souhaité un rendu différent pour les scènes du passé par exemple. C’est vrai que c’est un procédé qu’on retrouve souvent, qui est efficace. Mais on en revient à ce que je disais tout à l’heure, je n’aime pas trop prendre le lecteur par la main. Autant je trouve que c’est un procédé qui se justifie au cinéma, surtout si le rythme est enlevé, autant en BD, je pense qu’on peut faire confiance à la réflexion du lecteur.
Qu’est-ce que cette histoire dit de l’Humanité ?
Cette histoire explique d’après moi un peu plus ce qu’était le nazisme, le fait qu’Hitler et sa clique aient pu être si puissants, uniquement parce qu’ils ont convaincu des tas de gens importants, dans différents domaines, qui se sont positionnés politiquement de façon neutre. Des scientifiques, des dirigeants qui se sont laissés séduire par la possibilité qu’on leur offrait d’accomplir leurs rêves de puissance, de gloire ou de reconnaissance. Concernant von Braun, il avait compris que seule la guerre pourrait financer ses fusées. Et c’est ce qui s’est passé. La Seconde Guerre Mondiale puis la Guerre Froide ont financé ses recherches et ses rêves. Mais ce n’est pas nouveau, que des avancées scientifiques soient réalisées en temps de guerre. Cela dure depuis toujours. Depuis que l’homme cherche à détruire son ennemi. Cette histoire questionne donc sur la responsabilité du scientifique, quel que soit le domaine de sa spécialité. On ne doit surtout pas arrêter de débattre sur la question de la faisabilité technique et sur le devoir d’y renoncer le cas échéant.
Cette BD s’inscrit aussi dans le prolongement de ton travail sur Dora. Comment conçois-tu ce rôle de “passeur de mémoire” que ton grand-père t’a légué… ?
A partir du moment où on écrit sur l’univers concentrationnaire, on devient un passeur de mémoire. Et je pense sincèrement que n’importe quel auteur peut s’emparer de n’importe quel sujet. Cela étant dit, on réalise que c’est rarement l’auteur qui choisit son sujet. C’est généralement l’inverse. Pour être plus concret, je pense qu’on s’empare d’un sujet parce qu’on fait une rencontre, avec une personne, avec une région, un pays, avec quelque chose qui va nous changer, nous questionner. Cette rencontre, je l’ai faite avec mon grand-père. Pas le grand-père que je connaissais depuis tout petit, celui qui s’est tout d’un coup mis à nous raconter ce qu’il avait vécu 50 ans plus tôt. Tu parles de legs dans ta question, c’est vraiment ça.
Plus globalement, comment transmettre la mémoire quand les survivants sont de moins en moins nombreux ?
Et bien la culture joue un rôle essentiel évidemment. Et les enseignants sauront s’appuyer dessus, beaucoup le font déjà. Comme ils le font avec d’autres sujets, d’autres périodes historiques. Les auteurs ne vont pas s’arrêter d’écrire sur cette période quand les derniers témoins seront partis. C’est une période trop puissante, humainement. Elle dit tellement de choses sur nos forces et nos faiblesses. Elle nous passionnera toujours. Et puis nous avons la chance d’avoir bon nombre d’écrits, de vidéos, de sons que ces témoins nous laissent. Il ne faut pas craindre leur départ. Il faut par contre remercier tous ceux qui ont fait ce travail de transmission de leur vivant. J’en ai côtoyé bon nombre et je pensais que cela était finalement naturel. Je me trompais. Depuis 10 ans que je parcours les festivals de BD et autres salons du livre à la rencontre du public qui me raconte leurs familles, et je réalise que non, l’immense majorité n’a pas su, n’a pas pu transmettre. Mon grand-père, lorsqu’il nous a confié ses écrits, y avait rajouté un petit texte introductif, expliquant la souffrance que cela avait représenté de se replonger dans cette histoire, car il pensait jusque-là, l’avoir oubliée. Donc remercions-les très chaleureusement, faisons confiance aux passeurs de mémoire, et n’ayons crainte.
Quelles sont les dernières BD que tu as lues et que tu nous conseilles ?
Je parlais tout à l’heure de Maria et Salazar, il y a peu de production culturelle sur la dictature de Salazar, alors quand je vois des choses passer, cela pique forcément ma curiosité. Et Nicolas Barral a réalisé une belle œuvre avec Sur un air de Fado (Dargaud), une sorte de revisite du Pereira prétend d’Antonio Tabucchi. Sinon, la dernière BD vraiment marquante que j’ai lue, c’est La bombe (Glenat) d’Alcante, Bollée et Rodier. On y retrouve des thématiques abordées tout à l’heure sur la responsabilité scientifique. Sur ma table de chevet, j’ai une BD qui vient de sortir dont j’attends beaucoup, tant sur le plan de son sujet : la paternité, que sur le plan graphique, c’est Le regard d’un père de Laurent Bonneau (Des ronds dans l’O).
“Von Braun”, Robin Walter, éditions des Ronds dans l’O, 22 euros



