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« Le Roi des cons »

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Pour conjurer le couvre-feu généralisé à 18h, pour se sortir du marasme de ce début d’année, et aussi pour vous faire rire, Jérémie Peltier s’intéresse ce mois-ci à la figure du « roi des cons » et vous fait découvrir en exclusivité pour Ernest un texte poétique (et politique) puissant.

« Avant toute chose, bonne année ». Je vous le dis car c’est ainsi que l’on débute tout message sur cette terre durant l’intégralité du mois de janvier.

Alors voilà, bonne année.

Matt Hoffman 8 WQr3cTVgo UnsplashVoilà, voilà.

C’est bon, vous êtes contents ? On peut se remettre à bosser maintenant ? Les phrases convenues ont été prononcées ? Les boîtes de chocolats à l’alcool de prune et les paniers garnis (les fameuses « étrennes ») et ont été offerts ?

Très bien. Félicitations à vous. Votre bonne action est réalisée. Vous pouvez désormais vous regarder dans une glace. Profitez-en, ça sera la seule fois de l’année.

De toute façon, cette chronique sera courte – je vous préviens d’entrée de jeu si vous avez déjà la flemme d’aller au bout de votre lecture. Ça sera court car on n’a plus le temps de rien. Plus le temps d’écrire, de lire, plus le temps de glander. Il faut être rentré à 18h pour éviter de se faire choper par la patrouille.

On appelle ça « le couvre-feu pour tous », un vrai slogan de gauche. Bravo, bel esprit, sympa l’égalité. On n’a plus de président de gauche mais on a encore quelques idées !

Et oui, terminé le temps où on arrivait à la maison quand on voulait, la table prête, les enfants couchés, pour y passer une poignée d’heures seulement avant d’être à nouveau libre et de retourner au bureau. 18h, à la casa, chaque jour. Comme un détenu en liberté conditionnelle qui a l’obligation de pointer quotidiennement au commissariat…

Que les journées sont devenues courtes et utiles, trop utiles. Que le temps passé à ne rien faire durant la journée s’est rétréci, que la nonchalance prise sur nos journées nous manque. Car une journée qui se termine à 18h implique d’utiliser efficacement et intelligemment chaque heure qui précède ce moment fatidique. Vous pouvez donc dire au revoir à tout ce qui relève du sel de la vie : la flânerie et l’art savoureux de perdre votre temps. Car il vous faut désormais employer ce temps de façon rationnelle et honnête !

Si seulement il y avait un peu de soleil, ça réchaufferait l’eau froide de nos vies. Alors peut-être que l’on verrait le bon côté des choses. Pouvoir enfin regarder le journal de 20h chaque soir, charentaises aux pieds, quelle belle perspective nous offre-t-on là !

Mais malheureusement, le soleil n’est pas. Et encore moins au royaume de l’absurde, où les cons sont des rois (ou inversement). Et je le prouve.

C’est bon, vous avez mangé votre galette et revendus vos cadeaux ?

Les premiers rois des cons ont été aperçus lors de la fameuse « galette des rois ».  Une nouvelle fois cette année, des hordes de Damien Creatz AaH4vapCK68 Unsplashqueues se sont étalées devant les boulangeries les plus tendances du pays, les bobos étant prêts à tout pour se prendre en photo en train de bouffer de la pâte feuilletée aux amandes. Bon, l’honnêteté m’oblige à vous dire que c’est plus compliqué que ça, et que vous-même, qui n’êtes pourtant pas un bobo, je le sais, n’avez pas échappé à la séquence du « plus jeune sous la table » (tandis que BFM TV en fond sonore parlait d’une sordide affaire d’inceste. De là à y voir un lien …).

Et oui, Covid ou pas, 96 % des Français avaient bien cette année l’intention de déguster au moins une galette des rois, et je m’efforce de croire que 96 % des Français ne sont pas – encore – des bobos [1].

Sachez par ailleurs que chaque année, il se vend plus de 30 millions de galettes en janvier en France. Sans compter celles et ceux qui se sont aperçus en raison de l’absence de fève qu’ils avaient, en fait, acheté une quiche lorraine, ça vous donne, à raison d’une couronne par galette, pas moins de quinze millions de reines des connes et quinze millions de rois des cons. Joli pour un début d’année.

Par ailleurs, au-delà de ces histoires de galette des rois, les rois des cons étaient encore une fois bien présents cette année dans la revente des cadeaux de Noël sur Amazon, pensant qu’il s’agit encore de quelque chose d’original, alors que c’est la même musique à chaque fin décembre : 7,3 millions de Français avaient prévu en décembre 2020 de revendre certains de leurs cadeaux de Noël, soit 18 % des Français contre 17 % en 2019 et 12 % en 2018 (alors que chez nos voisins Européens, la coutume semble moins bien établie : seulement 7 % des Italiens et Espagnols la pratiquent). Sachez qu’il y a même des fractures territoriales (ici encore) : la région Pays de la Loire est la région où la revente des cadeaux non désirés se fait le plus assidûment (29 %), suivi de la Bourgogne-Franche-Comté (25 %), l’Île-de-France (21 %) et la Nouvelle-Aquitaine (21 %).

En bref, pour résumer, c’est plus de 300 millions d’euros qui sont dépensés chaque année pour les cadeaux « non désirés ». Une très très belle somme comme on dit [2] !

Des reines et des rois des cons au nez encore vierge (nez qui n’a pas encore été testé) ont également été aperçus en train d’applaudir et de féliciter « Mauricette » (prénom qui avait été entendu pour la dernière fois dans la chanson de Bashung « Gaby Oh Gaby ») en train de se faire vacciner, avant de dire, comme tout roi qui se respecte : « Moi, je vais laisser passer les premiers pour voir, avant de me faire vacciner ». Et oui, c’est bien connu, tout bon roi a ses gouteurs afin de vérifier que son dîner n’est pas empoisonné !

« Gaby, j’t’ai déjà dit qu’t’es bien plus belle que Mauricette

Qu’est belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette

Ça fait craquer

Au feu, les pompiers »

Derrière Mauricette, on a entendu brailler, cette fois non pas les rois, mais leurs bouffons. Les premiers chantaient au royaume des punks à chien pour une rave party bretonne qui mobilisa l’ensemble des services secrets français [3].

Pendant ce temps-là, les autres bouffons étaient eux en train d’escalader les murs du Congrès des États-Unis. Ahahaha ! On a craint la révolution ? Le début d’une révolte bien pensée, où les zozos étaient prêts à renverser la table ? Oulala. Des miliciens bien organisés étaient là pour prendre le pouvoir ? Alors ok pour la révolution, mais avant on fait un selfie, d’accord ?

Ils sont beaux les preneurs de Bastille sponsorisés par Apple, dont la seule inquiétude était d’avoir suffisamment de batterie sur leur téléphone pour se filmer. C’est ça la révolution ? Sur Candy Crush peut-être, mais au-delà…

Capitoleselfie

 

« Chouette, on est à l’intérieur du Capitole ! 

-D’accord, et on fait quoi chef ?

-Bah, on est à l’intérieur du Capitole.

-D’accord, et on fait quoi chef ?

-Bah, on est content ?

-D’accord chef ! On est content d’être à l’intérieur ! »

Tristes sires qui se contentent, comme beaucoup, d’être à l’intérieur. Voilà, fin de l’histoire. Illustration que c’est bien la fin de l’Histoire. Rentrez-chez vous maintenant il est l’heure de prendre le bain.

The Queen's GambitAh, j’oubliais. Nous voici arrivés à ce stade de cette courte chronique au dernier étage du royaume des cons, là où les rois, incapables de rester tranquilles et au repos dans une chambre comme dirait Montaigne, se sont mis à acheter des échiquiers en pagaille après avoir visionné la fameuse série « Le jeu de la dame », disponible depuis le 23 octobre sur Netflix, qui raconte l’histoire de Beth Harmon, orpheline surdouée aux échecs dans l’Amérique des années 1950 à 1970. Au cas où vous ne le sauriez pas, la mini-série a été vue par plus de 60 millions de personnes dans le monde, devenant ainsi la première mini-série la plus regardée de l’histoire de Netflix [4].

Conséquence de tout cela ? Je vous le donne en mille : la tournerie de Conliège, dans le Jura, qui fabrique des jeux d’échecs en bois, a été prise d’assaut les semaines de décembre, réalisant l’équivalent de trois mois de chiffre d’affaires en un seul [5] ; il n’y a jamais eu autant de jeux d’échecs vendus pour Noël que cette année, et il n’y a jamais eu autant de jeux d’échecs en vente sur Le Bon Coin que cette année. Par ailleurs, sur Google, les recherches sur le jeu d’échecs n’avaient jamais été aussi populaires depuis 9 ans, et le site eBay a enregistré une augmentation de 250 % de ventes de jeux d’échecs par rapport à la même période l’année dernière [6].

D’où les nombreuses photos que vous avez vu passer de certains de vos amis se donnant un air sérieux et réfléchi face au plateau de 64 cases noires et blanches (on attend d’ailleurs la polémique sur la dimension raciale de l’échiquier), s’imaginant soudainement comme des petits génies en puissance en train de toucher du bout des doigts fous, dames et autres rois (vous voyez, encore une histoire de rois), se tenant la tête avec une main comme Héraclite dans L’École d’Athènes du peintre Raphaël.

Heraclite

Et oui, « un roi sans divertissement est un homme plein de misère » disait Pascal, surtout quand il a besoin de poster des choses sur Instagram.

En parlant d’échecs, une réjouissance cependant est à retrouver avec la sortie du nouveau livre du merveilleux Denis Grozdanovitch (nous vous en parlions ici), publié chez Grasset le 20 janvier prochain. Intitulé La vie rêvée d’un joueur d’échec, le nouveau livre de Grozda est une nouvelle fois un délice d’érudition, c’est une promenade vers ses pensées, ses rêveries et ses carnets de notes qui vous permettent de suspendre le temps en vous donnant le sentiment que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dans son nouveau livre, Grozdanovitch, ancien tennisman professionnel et grand amateur d’échecs, nous fait part de ce qu’il tire comme enseignements de ses nombreuses années d’observation des échecs : ses parties, ses clubs (« cercles »), ses partenaires, ses adversaires, nous montrant à quel point le « grand univers » de l’échiquier dit beaucoup de nous, de nos sociétés et de notre façon de penser :

« Outre le projet d’analyser les rapports éventuels de ce jeu avec la vie, j’espérais en tirer quelques éclaircissements sur mon propre tempérament. Pour ce faire, puisque j’avais toujours été l’homme des petits carnets, j’avais décidé de tenir un journal de mon retour à la compétition échiquéenne (…). En réalité, je m’étais lancé dans une véritable aventure psychologique qui devait à la fois me réserver de multiples surprises et m’apprendre une foule de choses sur ma conduite habituelle dans l’existence, le jeu d’échecs étant, plus encore que le sport, un puissant révélateur du caractère personnel de chacun ».

GrozdanovitchSurestimer sa position ou sa force, jouer défensif ou offensif, faire preuve d’audace et avoir le courage de s’adapter et de remettre en cause ses croyances ou s’obstiner par orgueil dans une voie qui vous entraîne pourtant vers la défaite, la façon de jouer aux échecs dit beaucoup du tempérament des femmes, des hommes, et des responsables politiques :

« Ce qui différencie le plus sûrement un joueur moyen d’un grand maître est la chose suivante : s’il arrive au joueur moyen, au cours d’une partie où il vient de consacrer un long moment à échafauder une combinaison ingénieuse, la perfectionnant dans ses moindres détails, d’être soudain visité par une éventualité potentiellement meilleure, il est rare qu’il ait le courage d’abandonner la belle construction à laquelle il vient de consacrer tous ses efforts. Il préfèrera s’obstiner en raison du labeur fourni. Dans la même situation en revanche, le grand maître n’hésitera pas une seconde à se lancer sur cette nouvelle piste. Ne peut-on constater sans cesse à quel point nos technocrates planificateurs peuvent s’obstiner par orgueil dans des voies qu’eux-mêmes ont peut-être pressenties comme étant sans issues ? Et ne finissent-ils pas, trop souvent, par nous entraîner dans ces impasses pour la simple raison qu’il leur répugne de s’avouer qu’ils ont œuvré en vain pendant tant d’années ? »

On reconnaît, je crois, un très bon livre dans sa faculté à vous dire beaucoup sur quelque chose dont il ne parle pourtant absolument pas, à savoir ici la crise actuelle, la pandémie, ses taux de contagiosité, ses courbes de contamination et son « variant » anglais. Le livre de Grozdanovitch regorge d’exemples. Un, au hasard, quand il parle des statistiques et de l’impact de la « machine » :

« Le dommage provient, je crois, de la sorte de rationalité qui a prévalu dans l’ère moderne, laquelle est inféodée aux valeurs mathématiques uniquement (la science économique étant leur fille préférée), celles-ci ne tenant plus aucun compte des valeurs sensibles et instinctives (…). Le paramètre est une notion géométrique qui ne participe – au sens pascalien – d’aucune « finesse » de perception (…). Hélas, le type de pensées que ces grosses mécaniques-là nous produisent déjà ne peut que nous enfoncer, me semble-t-il, dans un monde de plus en plus déshumanisé – un totalitarisme numérique automatisé – où les moindres évaluations seront soumises aux données statistiques ».

De la pétanque pour les futurs énarques

Enfin, ce livre regorge de pépites qui vous aideront à survivre. Car Grozda a, comme dans tous ses livres, ce talent de réenchanter un monde en décomposition, notamment lorsqu’il parle du jeu, et de « l’esprit du jeu » :

« La gratuité, l’aléatoire, la camaraderie, la jubilation du beau geste et le fair-play, autrement dit, le plaisir sous toutes ses formes ».

Bouquet final, cette « ode à la pétanque » dont il propose l’initiation aux futurs énarques :Michal Parzuchowski LQsJUtKmPlg Unsplash

« Il me semble que la pratique de la pétanque demeure une salutaire discipline de l’attention dont – ce qui est devenu plutôt rare – les prévisions ne doivent rien aux algorithmes et aux statistiques. Avec une économie de moyens exemplaire, ce simple jeu, accessible à tous, pourrait donc constituer un précieux antidote à la déshumanisation technocratique exponentielle d’aujourd’hui. D’une part, il nous réintègre sans effort au sein d’une topologie à taille humaine, d’autre part il nous restitue gaiement le goût d’une convivialité directe dont l’ère de l’hyper-communication – atomisant chacun de nous devant son petit écran – nous éloigne toujours un peu plus. Puisqu’on reproche actuellement aux élèves de l’École nationale d’administration – au point d’envisager sa suppression – d’être tout à fait ignorants du « terrain », j’ai pensé qu’il serait peut-être plus judicieux d’y créer dans un premier temps un atelier d’initiation à la pétanque… ».

Moi, je vous le dis, lire Grozdanovitch, c’est toujours salvateur. Surtout dans une période où on vient nous embêter avec des histoires de WhatsApp et de Signal (comme si on en avait quelque chose à faire de vos données et de vos photos intimes envoyées à la terre entière), tout en vous rappelant que janvier, c’est « Dry January » (l’absence de consommation d’alcool après la soirée du Nouvel An et durant tout le mois de janvier).

Quel est encore le problème ? Vous voulez qu’on vous rappelle comment c’était en 1974 ?

« On boit pas mal. C’est une distinction de la campagne. On boit surtout du bon vin rouge. De moins en moins d’eau de vie, de moins en moins de gnole (…). Avant il y avait des scènes de battage où il se buvait entre 2 et 3 litres d’eau de vie par jour. Les jeunes en consomment de moins en moins »

Ça, va, on est rassuré ? On est rassuré d’être bien au chaud du côté du bien ? On est rassuré d’être des petits joueurs par rapport à nos aïeux ? Rien que d’y penser à ça me donne envie de boire pour oublier. Bonne année, et surtout la nausée, dans ce Disneyland géant qu’est devenue la réalité.

[1] https://www.leparisien.fr/economie/galette-des-rois-la-bonne-affaire-des-boulangers-et-de-la-grande-distribution-03-01-2021-8417050.php

[2] https://www.forbes.fr/business/sur-ebay-deja-500-000-annonces-liees-a-la-revente-de-cadeaux-de-noel/

[3] https://www.lci.fr/justice-faits-divers/fete-clandestine-rave-party-a-lieuron-en-bretagne-quatre-personnes-placees-en-garde-a-vue-2174839.html

[4] https://www.rtl.fr/culture/cine-series/le-jeu-de-la-dame-4-raisons-qui-font-le-succes-de-la-serie-netflix-the-queens-gambit-7800928171

[5] https://www.rtl.fr/actu/economie-consommation/le-jeu-de-la-dame-les-ventes-de-jeux-d-echecs-d-une-tournerie-du-jura-explosent-grace-a-la-serie-7800946951

[6] https://www.ouest-france.fr/medias/netflix/netflix-la-serie-le-jeu-de-la-dame-remet-les-echecs-au-gout-du-jour-7108693

Toutes les chroniques d’arrêt d’urgence de Jérémie Peltier sont là.

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