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« Captain Oh My Captain »

Poetes

L’individu est juché sur un bureau. D’autres le regardent. Se demandent pourquoi il fait cela. Pourquoi il vient de mettre de l’incongruité dans un lieu aussi solennel. Il leur enjoint de venir monter après lui sur le bureau pour « changer de regard ». Cet individu s’appelle « Monsieur Keating ». Il est le héros et le professeur du « Cercle des poètes disparus ». Dans l’auguste école bourgeoise dans laquelle il enseigne, Keating brise les tabous et les conventions. Il bouscule ses élèves. Les fait sortir de leur zone de confort. Certains sont réticents, d’autres enthousiastes, tous – au final – se lèvent pour lui rendre hommage au cri de « Captain, Oh My Captain » quand l’institution et les conventions reprennent finalement le dessus.

« N’oubliez jamais que l’on doit regarder sans cesse le monde avec un angle et d’un regard différent. Il faut observer ce que l’on croit savoir d’un autre œil, même si on trouve ça bête ou inutile, il faut essayer. Quand vous lisez, ne laissez pas l’auteur décider pour vous. Trouvez votre voie, mais ne traînez pas trop longtemps. Parlez, libérez-vous et regardez bien. Osez aller à la conquête de terres vierges. Dans cette classe vous apprendrez à penser par vous même. Les mots et les idées peuvent changer le monde » transmet, tout au long du film, Keating à ses élèves. Tué par un fasciste islamiste soutenu par des collabos, Samuel Paty, hussard noir de la République française était de cette trempe de professeur. Il considérait que ce qui nous unit – à savoir l’idéal républicain, le droit à l’irrévérence et la laïcité – étaient bien plus importants pour former des citoyens républicains que tous les renoncements du monde. Il en est mort. Il nous appartient, à nous maintenant, de tenir ce flambeau.
Celui de l’école comme lieu d’émancipation des consciences (nous en parlions lors de la rentrée scolaire d’ailleurs ) comme lieu à l’abri des bruits du monde dans lequel on vient pour « regarder différemment », justement. Lors de la remise de son prix Nobel, Albert Camus a écrit à son instituteur Louis Germain. « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève ».

Comme lui, nous avons tous et toutes eu un professeur, un instituteur qui par sa façon de nous faire regarder le monde nous a fait grandir, nous a rendu meilleurs, et finalement a fait de nous des citoyens.
Pour moi, ce fut d’abord une prof d’histoire au collège. Dans sa façon de nous questionner sur l’histoire, elle nous faisait raisonner et surtout nous montrait comment l’action humaine avait permis une progression. Elle aimait Jaurès, Ferry, la révolution Française et – aussi – Napoléon.

Ce fut aussi, une prof de français, au lycée, qui par sa façon de nous apprendre la littérature a suscité chez nous de la créativité. Ce fut également, plus tard, des professeurs qui nous poussaient dans nos retranchements, qui nous obligeaient par leurs questionnements à affiner nos arguments. Ce fut, enfin, à l’école de journalisme un professeur d’écriture qui par les exercices qu’il nous demandait m’a permis de débloquer mon style. Tous ces professeurs ont contribué à forger l’homme que je suis devenu. Tous ces professeurs sont une part immense de ce que nous sommes.

Tous ces professeurs « travaillaient pour le futur » comme le rappelle le père de Marcel Pagnol dans la « Gloire de mon père ». Pour transmettre et pour assurer que la suite pourrait être source de progrès. Samuel Paty faisait de même. De cette tragédie, il est difficile de trouver une source de rire. On imagine un dessin de Cabu dans lequel il se moquerait des élèves et des parents choqués vociférant : « On ne vient quand même pas à l’école pour rire sur des dessins ».

On a envie, alors, de se dire qu’au fond tout ce qui compte est de dire collectivement stop (ce que fait admirablement Jérémie Peltier ce mois-ci ) tout en gardant l’envie de s’amuser, de rire, de danser de chanter la vie. Avec chevillé au corps cette idée que même la joie intranquille qui submerge parfois car elle est inattendue vaut mieux que toutes les tristesses du monde. Qu’elles soient immenses comme celle qui nous étreint tous depuis vendredi soir, qu’elles soient personnelles et intimes, qu’elles soient minimes et infimes. Le réel est là. Il nous ennuie. Il nous révolte, il nous agace, il nous nargue. Mais n’oublions jamais qu’il nous appartient – toujours – de cultiver un appétit de vie que l’on peut appeler « désir ». Désir de l’autre et des autres. Désir d’un lendemain meilleur, désir d’un autre regard. « Captain Oh My Captain ». « Paty, Oh My Paty ».

L’éditorial paraît le dimanche matin dans L’Ernestine (inscrivez-vous c’est gratuit) et ensuite, sur le site.

Tous les éditos sont là.

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