1 min

Michel Serres 1930-2019 : Le philosophe espiègle

Serres Grandelibrairie Ernest

« Mesdemoiselles, Messieurs, écoutez bien, car ce que vous allez entendre va changer votre vie… », lançait-il au début de chacun de ses cours au collège de France. Cela aurait pu passer pour de la pédanterie c’était en fait de l’espièglerie de l’esprit. Michel Serres était de ces gens rares qui savent aller chercher l’angle d’attaque d’un problème et le rendre intelligible pour tout le monde. Et le pire c’est que sa petite provocation résonnait chez chacun de ses étudiants et de ses lecteurs. C’est ainsi que Michel Serres était devenu un philosophe aimé du public et donc raillé par le milieu qui le considérait comme s’étant fourvoyé. Il n’en était évidemment rien. Michel Serres était de ceux qui rendent le monde plus joli de par la façon dont ils nous invitent à le regarder. Loin d’être effrayé par le surgissement de l’inattendu, Michel Serres considérait celui-ci comme un élément essentiel de la beauté et de notre capacité à appréhender le monde qui venait. Ainsi, dans le Tiers Instruit, il fut l’un des premiers à dire « Le but de l’instruction est la fin de l’instruction, c’est-à-dire l’invention. L’invention est le seul acte intellectuel vrai, la seule action d’intelligence. »

Penseur du présent et du futur

Plusieurs années après alors qu’il avait poursuivi son chemin et avait fait de cette volonté de transmission sans surplombance verticale du professeur vers l’élève une philosophie de vie, il fut l’un des premiers, si ce n’est le premier, à expliquer comment les nouvelles technologies allaient modifier notre rapport au savoir et à l’enseignement. Loin de s’en lamenter, il nous invitait collectivement à penser la façon dont nous devions entrer en relation avec celle qu’il appelait « Petite Poucette », génération d’aujourd’hui et de demain, pour construire avec elle l’avenir. La perte de cet esprit qui malgré un âge avancé était certainement l’un des plus modernes de notre époque laisse un gouffre immense tant il savait par sa capacité d’entrainement et son espièglerie nous faire penser plus loin que les chimères dépassées et veules de l’époque. Peut-être est-il l’un de ceux qui a le mieux pensé la crise des Gilets Jaunes.
Dans l’un de ses derniers livres, le « gaucher boiteux », il nous invitait à aimer nos vulnérabilités et à faire de nos déséquilibres des forces. Le tout sans oublier d’en rire. Son dernier livre paru annonçait la couleur : « Morales espiègles ». En nous invitant à rester espiègle pour questionner le monde, il nous parlait aussi de la littérature comme outil de combat contre la virtualisation de tout. Et il écrivait ceci : « la littérature est maîtresse de connaissance et de vérités humaines, d’autant plus réelle qu’elle est virtuelle ». Michel Serres nous manquera. Pour longtemps. Lisez-le, cela changera votre vie.

Laisser un commentaire