Daniel Schneidermann, sphinx perplexe d’Arrêt sur images, ausculte la presse des années 30 et se demande comment et pourquoi les correspondants à Berlin n’ont pas su raconter la barbarie nazie. Une enquête au cordeau. Passionnante, intime et édifiante.
“Pourquoi n’ont -ils rien dit ?”, “Sommes-nous mieux armés aujourd’hui pour raconter l’ascension des populismes européens ou celle de Trump” ? Trump, c’est justement le point de départ de l’enquête minutieux et passionnante de Daniel Schneidermann. C’est à la suite de l’élection de Donald Trump qu’un article lu dans la presse sur le parallèle entre 1933 et aujourd’hui que le fondateur d’Arrêt sur Images se lance dans son épopée dans la presse internationale et française des années 30. Avec une interrogation lancinante : comment des journalistes aguerris, correspondants à Berlin n’ont-ils pas su raconter la mise en place de la terreur nazie ?
Dans l’épopée, Schneidermann emmène sa maman, les correspondants lucides comme Edgar Mowrer du Chicago Daily News expulsé d’Allemagne en septembre 1933 suite à son livre “Germany puts the clock back” dans lequel il raconte déjà les exactions nazies, mais surtout Schneidermann emmène avec lui tous ces correspondants qui n’ont pas raconté dans leurs articles les actes anti-juifs, la montée de la terreur ou encore le climat qui régnait alors en Allemagne. Devant la cécité collective documentée et racontée avec verve par Schneidermann, deux questions assaillent le lecteur : comment cette défaite de la presse et des outils démocratiques a-t-elle été rendue possible ? Et surtout : raconter la réalité aurait-il changé quelque chose ?
A ces questions, et notamment la première, Daniel Schneidermann répond avec des faits et des intuitions aussi. Les faits, c’est la façon dont l’indifférence, la lâcheté, l’autocensure, l’anticommunisme primaire, et l’antisémitisme ambiant étaient des données de tous les instants dans les années 30. Les intuitions, c’est la façon dont il imagine avec acuité les soirées des correspondants étrangers dans la Taverne de Berlin et par là même la fabrication d’une information. C’est aussi l’incapacité de cet aréopage de correspondants et de journalistes à donner un visage aux victimes. Dans l’épopée dans les articles de la presse de l’époque, un ton froid, clinique. Rien ne donne de la chair à ces victimes que les correspondants auraient pu interroger. A la seconde question : “cela aurait-il changé quelque chose de crier ?”, difficile de le dire, mais en tout état de cause, la presse démocratique grand public de l’époque s’est laissée débordée par les crieurs et par une incapacité à s’indigner.
Un livre sur hier, boussole pour aujourd’hui
Finalement, le livre de Schneidermann a ceci de très actuel qu’il démontre que la démocratie est avant toute chose un état d’esprit (comme le rappelait Pierre Mendès France). Dans cet état d’esprit, il y a la liberté de la presse, mais aussi la capacité que la presse doit avoir et doit prendre de s’affranchir des carcans pour dire le vrai. Une épopée qui rappelle une chose essentielle : quand la presse failli, c’est que la démocratie est en danger. Elle interroge aussi sur une autre donnée cruciale : comment raconter la montée des périls ? Faut-il documenter factuellement les choses, donner la parole aux victimes, s’indigner avec force comme le faisait (sans être écoutée car idéologique) l’Humanité dans ces années là ? En résonance et en miroir, finalement, cette épopée historique et journalistique questionne aussi sur aujourd’hui. Face aux différents périls qui assaillent le monde actuel : populisme, fragmentation et délitement du collectif, dérèglement climatique etc… quelle méthode les journalistes doivent-ils employer pour les dire ? Une chose est sûre : pas la même que celle des correspondants à Berlin dans les années 30. Le livre de Schneidermann pourra constituer ainsi une très belle boussole de référence.
