Et si l’Enéide et Fifty Shades of Grey avaient plus en commun qu’on l’imagine ? Focus sur la fanfiction, un genre de littérature à part (entière).
Par Maud Darbois
– Maud, tu peux me corriger ça ?
⁃ Oui si tu veux, qu’est-ce que c’est ?
⁃ Je me mets à écrire mes fanfics’ en anglais, tu peux regarder ?
Fanfics ? Je regarde ma sœur les yeux grand ouverts : je veux des explications. « En gros, quand on fait une fic’, on se sert d’un univers déjà existant comme tremplin à nos propre créations ». Elle m’explique plus encore, et je veux partir à la rencontre de ces textes hybrides, apprendre à connaître ce pan littéraire de l’underground du web – que l’on découvre finalement pas si underground, ni vraiment réservé aux sites spécialisés et groupies créatives.
Harry Potter, Supernatural, Twilight, The Good Wife… des œuvres grands publics qui n’ont pas grand chose en commun – mises à part les fanfics innombrables qu’elles ont engendrées (impossible à répertorier ici pour des raisons propre aux règles d’utilisation des sites de fanfictions : à vous d’aller vous aventurer sur fanfiction.net). Les histoires, inventant des fins alternatives à l’originale ou plaçant leurs personnages dans des situations et lieux nouveaux, sont rédigées par des auteurs souvent amateurs, comme pur hobby ou par ambition littéraire. La popularité de cette pratique d’écriture grandit tant que le Petit Robert l’a récemment intégré à son répertoire, asseyant la démocratisation lente mais effective du phénomène.
Un problème demeure malgré la candeur et l’esprit communautaire qui frappe au fur et à mesure que l’on se familiarise avec les sites dédiés et les textes publiés : entre marketing viral, usurpation des droits d’auteurs, abondance des textes parfois plus en quantité que qualité, la fanfiction reste pour beaucoup marginale et souvent catégorisée comme ovni (même pas) littéraire. S’ils savaient seulement que l’Enéide, Les Trois Mousquetaires, Ulysse (J.Joyce) et tant d’autres chefs d’œuvre étaient en réalité des fanfictions !
Hérésie, je l’entends poindre aux bouches des réfractaires, mais penchons-nous sur la question : L’Enéide de Virgile, n’est-ce pas l’histoire d’un personnage tiré de l’Odyssée développée pour le rendre protagoniste d’une nouvelle aventure ? De même pour Alexandre Dumas : après avoir lu les mémoires de M. de D’Artagnan – livre emprunté mais jamais rendu à la bibliothèque de Marseille, soit dit en passant –, il décide d’inventer de nouvelles péripéties à l’homme réel en le rendant fictif sur le papier. De l’oeuvre ou de la personne originale, ces auteurs ont écrit des fictions : l’un dans la tradition pure d’une extrapolation sur la vie d’un personnage, l’autre en imaginant la vie fictive d’un homme ayant existé, ainsi rédigeant une « real person fiction » (RPF, pour les intimes) dans les règles de l’art. Ce n’est ni plus ni moins dans le concept que ce à quoi s’adonnent les fans avec leurs livres, séries, films – et personnalités, plusieurs chanteurs sont pris comme inspiration – dans leurs écrits.
Des maisons d’éditions s’intéressent à ce vivier d’auteurs
Évidemment, je ne m’amuserai pas à comparer Dumas à E.L. James, l’auteur de Fifty Shades of Grey. On reconnaîtra toutefois que les deux ont eu la même idée : Dumas avec D’Artagnan, James avec les personnages de Twilight dont elle a changé les noms quand son livre a été publié. Le texte du livre de James, quand on le lit, a d’ailleurs tout de la fanfiction malgré qu’elle essaie de faire oublier cette origine première de l’histoire : des péripéties rapides, des scènes de sexe – très soft, quand on connaît les capacités imaginatives des auteurs du genre – caractéristiques, du sentiment à profusion, soit l’atmosphère toujours latente dans les fictions. Un peu comme le roman a été ce genre à l’eau de rose parfois érotique réservé aux bourgeoises au XVIIIe siècle, la fanfiction est écrite et lue majoritairement par un public féminin, à l’international. Une raison de plus pour expliquer sa légitimité faible dans l’espace public ?
Certaines maisons d’édition ont décidé de passer outre ce quasi tabou pour prendre le virage vers ces nouveaux viviers d’auteurs : Hachette organise des concours autour de ces livres jeunesse et publie les gagnants, Lafon a permis à la créatrice de la fanfiction de Tara Duncan de signer un texte en commun avec l’auteur des romans pour ouvrir le dernier tome de la série. Amazon va même plus loin avec un site permettant de télécharger un ebook du texte dérivé, rémunérant le détenteur des droits originaux, celui ayant écrit la fic’ – oui, adoptons le jargon – et l’entreprise. Dans le même esprit, des auteurs comme J.K. Rowling ont toujours encouragé les amateurs à écrire, tout comme les séries Star Trek, Sherlock ou Supernatural, cette dernière allant jusqu’à intégrer les fanfictions dans un de ses épisodes, ainsi qu’à engager certains auteurs de fic’ comme scénaristes. Par engagement pour la création ou dans un esprit de créer du marketing viral, l’investissement est bien présent.
A contrario on découvre des réfractaires, dont l’auteur des livres ayant inspiré Game of Thrones, George RR Martin. Complètement opposé aux fanfictions, il a déclaré : « Ce sont mes enfants. Peu importe que vous les aimiez, ne jouez pas avec. » Oeuvre composite ou dérivé préjudiciable au travail de l’auteur ? Si c’est par passion et sans volonté d’être rémunérée qu’est née la fanfiction moderne, ce que répètent sans cesse les communauté lectrice ou productrice des fcs’, la question se pose… et la réponse est immédiate en cas de litige : si le détenteur des droits refuse, alors non, c’est non. Les fans cessent alors d’écrire et suppriment leurs textes, pour éviter de froisser l’idole (ou le studio de production, surtout). De la censure du Roi à la censure des rois de l’entertainment, les auteurs ont la vie dure. Et ce n’est pas de la fiction.