« Les gens ne lisent plus ». « Regardez le spectacle dans le métro : tout le monde a la tête baissée sur son portable ». Nous avons tous entendu cette complainte. Heureusement, Ernest est là. Et sa reporter de choc : Ingrid Zerbib. Avec un scoop. Dans le métro, les gens lisent des livres. Ingrid Zerbib les a rencontré. Leur a parlé. Deuxième épisode de ses croquis littéraires souterrains.
Par Ingrid Zerbib
Depuis que j’ai lu « Flaubert à La Motte-Piquet » de Laure Murat (Flammarion), je regarde avec plus d’attention, ce que lisent les gens dans le métro.
Difficile de ne pas remarquer cette femme, assise sur un strapontin, ligne 10. Les jambes croisées, elle porte des bottes noires qui montent jusqu’aux genoux, des collants zébrés, une sorte de robe courte à froufrous satinée violette et bleue, une ribambelle de gros bracelets et un maquillage à la Amy Winehouse. Vue l’excentricité de sa tenue, je me dis qu’elle doit être danseuse dans un cabaret ; il est 16h, un dimanche, elle doit rentrer chez elle, après une nuit chaude et festive suivie d’un brunch tardif avec sa troupe. Je mets du temps avant d’arriver à identifier le titre du livre de poche qu’elle tient plié et lit, comme happée. Une couverture verte, je crois d’abord à un livre de Gilles Legardinier, avec des phrases simples, de la philosophie prête-à-consommer à la frontière du développement personnel, qui peut aider si on est sujette à dépression ou à perturbations.
Complexité complice
Et puis, elle tourne une page, déplie le livre, le titre apparaît comme une éclaircie : « Mercure » d’Amélie Nothomb (Livre de Poche). Cette dame a l’air plus complexe qu’elle n’y paraît. Je descends à la même station qu’elle, Duroc, même si ce n’est pas ma station. Je l’interpelle, hésitante, sur le quai, me présente et lui demande son prénom et pourquoi elle lit ce livre. Attentive, elle sourit. La discussion dure longtemps, elle s’assure d’abord d’avoir bien noté mon nom, prudente, pas folle la taille de guêpe, elle me donne sa carte, son site, se raconte, elle est artiste, « Loulou Reloulou » se nomme-t-elle. Elle lit ce livre parce qu’un ami écrivain le lui a conseillé ; elle en apprécie l’analyse des comportements humains, le côté extrême auquel elle ne s’attendait pas venant de cette auteure. Nous nous quittons. Je reprends le métro pleine de son enthousiasme tout en tenue et retenue. Une embellie pulmonaire.