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S.Avallone : “Un bon roman nous plonge dans les abîmes de l’humain”

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Silvia Avallone est l'une des autrices italiennes majeures. Couronnée du prix Strega (le Goncourt italien) pour son premier roman, "D'acier", elle continue avec son dernier roman "Une amitié" (éditions Liana Lévi) à ausculter les tourments et les beautés de l'adolescence. Rencontre passionnée.

UneamitieavalloneSon premier livre, "D'acier", a été une déflagration dans le monde littéraire. Silvia Avallone, jeune autrice italienne y décrivait la vie et la façon d'être de deux jeunes filles de province en Italie. Dans l'Italie périphérique qui trime. Roman social puissant "D'acier" a installé instantanément Avallone comme l'une des plumes transalpines d'avenir majeures. Elle a poursuivi ce chemin. Cette quête de liberté de l'adolescence et de l'âge de jeune adulte dans "La vie Parfaite" et "Marina Belezza". Quand Nicolas Mathieu a émergé avec "Leurs enfants après eux" et a remporté le prix Goncourt chez nous, en France, d'aucuns et notamment l'auteur de ces lignes, sur Ernest, avaient déjà mis en parallèle leurs œuvres. Leurs derniers romans respectifs, "Connemara" et "Une amitié" confirment cela. Tous deux portent désormais un regard d'adultes sur les élans passés ou présents.

En effet, le nouveau livre de Silvia Avallone  raconte l'histoire d'Elisa et de Béatrice qui sont submergées par l'arrivée d'Internet dans leur vie. Ce roman est tout simplement superbe. C'est un roman sensuel, ample, doux sur ce qui nous lie et sur ce qui nous sépare. Un roman qui donne à réfléchir autant qu'il émeut. Tout y est juste : les sentiments, les colères, les descriptions de ce que la vie digitale a fait de nous, le rapport aux mots, le rapport aux mères. Forcément, alors que l'autrice était de passage à Paris, nous sommes allés à sa rencontre. Comme dans son livre, ce fut joyeux, intelligent et émouvant.

Je me suis beaucoup intéressé à la contradiction entre Béatrice et Élisa. Pourquoi avoir fait le choix de ces deux personnages ambivalents pour raconter cette histoire d’amitié ?

Silvia Avallone : Élisa et Béatrice sont les deux démons de notre époque. L’image et la parole. La littérature et les réseaux sociaux. Qui sommes-nous ? Est-ce que nous sommes des histoires invisibles ou alors devenons-nous des êtres réels quand nous nous exposons sur la scène du web. Je voulais comprendre cette contradiction et tenter de savoir ce qui était arrivé à nos relations et à nos amitiés quand l’internet est entré chez nous. Comment cela a changé la façon de se comprendre.

Comment définiriez-vous ce qui a changé justement ?

Silvia Avallone : Ce qui m’a frappé, ce matin, alors que je visitais un lycée en banlieue parisienne, c’est qu’avec ces jeunes nous n’avons abordé qu’un seul sujet : les réseaux sociaux. Parce que c’est LA question. C’est leur vie. Leurs problèmes. Et je me suis aussi demandé pourquoi nous nous interrogeons si peu comment les réseaux sociaux ont changé la politique aussi. Lorsque le web est arrivé. Il était un lieu de parole, dans une forme de vérité. C’était le temps des blogs. Cette authenticité nourrissait l’espoir que quelqu’un, ailleurs, puisse comprendre nos mots. Désormais c’est tout l’inverse qui se produit. Nous avons besoin d’internet pour se dissimuler derrière une image. Le paradigme a complètement évolué et cela a modifié nos relations professionnelles, amoureuses et amicales. Ces images que nous créons pour ces réseaux sont des outils du réel très forts pour la romancière que je suis.

"En écrivant ce livre, je suis arrivée à la conclusion que pour libérer les femmes d’aujourd’hui et surtout de demain, il fallait libérer les mères."

Il y a également une réflexion sur les mères dans le livre. Celles des deux héroïnes sont très différentes. Pourquoi avoir fait le choix de ce jeu de miroir inversé de quatre femmes de deux générations différentes ?

Silvia Avallone :  En écrivant ce livre, je suis arrivée à la conclusion que pour libérer les femmes d’aujourd’hui et surtout de demain, il fallait libérer les mères. C’est cela le point crucial. Si l’on créé l’égalité réelle dans la famille, nous parvenons à créer l’égalité dans le travail, dans la politique et dans la culture. En Italie, quand un bébé naît nous demandons encore aux femmes de faire un pas en arrière, de renoncer à la vie publique, à leurs aspirations, à leur travail. Elles doivent cesser d’être des femmes pour devenir des « vierges à l’enfant ». A l’inverse, aucun changement n’est demandé ou exigé des hommes. Cela créé une inégalité folle. Qui elle aussi est au cœur de possibilités romanesques qu’il m’intéressait de raconter dans une fiction.

J’ai trouvé qu’Elisa reproduisait adulte des schémas profondément ancrés en elle.

Silvia Avallone : En effet, dans la construction de sa propre personne, Elisa reproduit les schémas de son enfance. Son personnage traite d'une éducation que nous avons tous reçue : celle qui nous a appris à rester à notre place, restant ainsi coupés de l'histoire, marginaux. Aujourd'hui encore, les femmes sont tenues d'être inoffensives, insignifiantes, de n'être que des corps à exhiber, ou des personnes qui restent à la maison et s'occupent de la famille. C'est une éducation qui vient du monde et de la société dans laquelle nous baignons et qui doit être remise en question. Elisa fait un énorme effort pour réaliser son désir, qui est d'écrire un livre. C'est un désir risqué et fatigant, et le jeu est toujours perçu par la société avec méfiance et préjugés. Si nous n'assumons pas, mères et filles, le risque de suivre notre chemin individuel, nous risquons de mourir les unes sur les autres, de nous étouffer plutôt que de nous aider à suivre notre propre chemin. Elisa s’extrait du chemin tracé pour elle. Elle conquiert sa liberté.

Nous le disions, la reproductibilité des images, toujours identiques à elles-mêmes, est un thème central du livre… Comme une forme de miroir avec ce que les réseaux sociaux font de nous…