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Aurélie Jean : “La fiction c’est une évasion maîtrisée”

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On ne présente plus Aurélie Jean, docteur en sciences que l’on qualifie volontiers de « dompteuse d’algorithmes ». Dans son dernier ouvrage Les algorithmes font-ils la loi ? elle nous appelle à agir et propose d’encadrer – plutôt que de réguler – les algorithmes à travers des lois souples et anticipatrices, afin de ne rien sacrifier au progrès tout en les pensant dans la plus grande objectivité scientifique, sociale et économique.
Puisque même le choix d’un livre peut désormais être influencé par un algorithme, nous sommes allés à sa rencontre pour connaître ses goûts littéraires.

Photos Patrice NORMAND

Aurelie Jean 04Les algorithmes véhiculent tout un tas de fantasmes, dont le principal est le sentiment qu’ils nous échappent complètement. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Aurélie Jean : Cette crainte se construit sur l’inculture scientifique des utilisateurs lambda qui se traduit par une méconnaissance profonde de leur fonctionnement. La défiance envers les algorithmes est par ailleurs renforcée par les nombreux scandales qui ont mis en évidence leur complexité et leur opacité. Mais ce n’est pas une fatalité. Il faut que les acteurs technologiques expliquent mieux le fonctionnement général de leurs outils, que les scientifiques s’impliquent davantage et que les dirigeants politiques et économiques comprennent les enjeux qui s’y rapportent.

Car, pour le moment, certains participent à augmenter la confusion autour de leur utilisation et de leur supposé danger. Tout cela passe par de la pédagogie et quelques réglementations, tout en encourageant l’innovation afin de forcer les acteurs du secteur à lever cette ambiguïté.

Aurelie Jean 03Dans votre livre, vous vous prononcez en faveur d’un « encadrement » plutôt que d’une « régulation ». Pour quelle raison ?

Aurélie Jean : J’estime qu’il est primordial d’encadrer les pratiques de développement, de tests et d’usages des algorithmes. En d’autres termes, il faut encourager, pour ne pas dire imposer, aux acteurs de construire une gouvernance algorithmique pertinente et efficace pour assurer le bon fonctionnement de leurs outils.

Cela passe entre autres par les méthodes de calcul d’explicabilité, qui consiste à extraire une partie de la logique de l’algorithme. Cette démarche permet de mieux comprendre les outils afin d’en souligner des biais ou des dysfonctionnements, et donc les réparer rapidement avant que le mal ne soit fait sur les utilisateurs.

“Pendant longtemps, je ne lisais pas de romans car j’avais la sensation de ne rien apprendre”

Si les algorithmes influencent autant nos comportements, doit-on leur résister ?

Aurélie Jean : Le terme « résister » est idiot car il suppose que les algorithmes seraient fondamentalement mauvais. Ce n’est pas le sujet. D’ailleurs il est amusant de constater que beaucoup de personnes parlent de résister mais qu’au final peu d’entre elles changent vraiment leur comportement. Ce qu’il faut, c’est avoir une posture d’utilisation éclairée. Comprendre comment fonctionnent les algorithmes, ça veut dire utiliser différemment les outils ou tout simplement refuser d’utiliser certaines technologies quand on estime qu’elles sont nuisibles.

Aurelie Jean 10Sortons de l’univers des algorithmes si vous le voulez bien et parlez-nous de votre rapport aux livres. Quelle lectrice êtes-vous ?

Aurélie Jean : Je lis énormément, entre un et deux livres par semaine, dont beaucoup d’essais. Pendant longtemps je les ai privilégiés parce qu’en lisant des romans j’avais la sensation de ne rien apprendre.

Mais cela a quand même fini par s’équilibrer. Plus jeune j’étais très portée sur les pièces de théâtres classiques car elles reflètent de façon précise ce qu’était la société à l’époque. Molière ou Shakespeare l’ont très bien dépeinte par exemple. Pareil pour les romans historiques. Je suis fan de Chateaubriand et d’Alexandre Dumas notamment.

Quel est le roman qui vous a donné le goût de la lecture ?

Aurélie Jean : Sans hésiter, Le chevalier de Maison-Rouge de Dumas justement. Un livre moins connu que ses grands classiques mais pourtant formidable, qui raconte les derniers jours de Marie-Antoinette. Plus tard, quand je suis partie étudier aux États-Unis j’ai découvert ce que l’on appelle là-bas les « narative non-fictions », c’est-à-dire des essais où il y a beaucoup de storytelling. C’est comme ça que je suis venue petit à petit à la fiction moderne grâce à des auteurs comme Michael Crichton ou Kurt Vonnegut.

Aujourd’hui, quels sont les auteurs qui vous parlent ?  Aurelie Jean 08

Aurélie Jean : Philip Roth par exemple, parce qu’il raconte l’Amérique que je connais, le Nord-Est, puisque j’ai habité 5 ans à Boston, 2 ans à New York et 2 ans en Pennsylvanie. J’ai également un faible pour les biographies de Stefan Zweig, qui sont passionnantes, comme Fouché ou Marie-Antoinette. Dans le même genre, j’adore Walter Isaacson, qui a notamment écrit la biographie de Steve Jobs. On lui doit aussi un livre génial, Les innovateurs, dans lequel il raconte la saga de la révolution numérique à travers le portrait des grandes figures qui en sont à l’origine.
Plus près de nous j’ai un faible pour Amanda Sthers par exemple. J’ai l’impression de me reconnaître quand elle parle des femmes, du couple, de la famille, de la complexité des rapports humains, de la société… Je relis également volontiers des classiques, comme De la démocratie en Amérique, de Tocqueville qui, pour le coup, est un livre qu’il faut lire maintenant. Ou Le Petit Prince, dans lequel je me replonge chaque année.

Y a-t-il un livre en particulier que vous aimez offrir ?

Aurélie Jean : Ah oui ! Semmelweis, qui est la thèse de médecine de Céline. Un essai très intéressant sur la vie d’Ignace Semmelweis, un médecin hongrois qui a découvert l’existence des microbes bien avant Pasteur et qui s’est battu pour imposer des mesures d’hygiène drastiques dans la maternité où il exerçait après avoir compris que le grand nombre de décès des femmes en couches était dû au fait que les médecins ne se lavaient pas les mains entre leurs différentes interventions. Le livre insiste notamment sur le rejet médical et social dont il a été victime. C’est un ouvrage, curieusement, très humaniste.

Qu’est-ce que vous cherchez avant tout dans un roman ?

Aurélie Jean : Une fiction d’une personne à laquelle je peux m’identifier et grâce à laquelle je peux apprendre des choses sur moi-même.

“Musso est apprécié car il parle de la vie des gens”

Aurelie Jean 01Comme quoi par exemple ?

Aurélie Jean : Je ne peux pas vous le révéler ! C’est trop intime (rire). Un livre qui me plait, c’est un avant tout un livre qui me parle. Je suis bien plus sensible à la structure du récit qu’au style. J’aime les circonvolutions, les enquêtes, les labyrinthes. De toute façon, chacun a son propre rapport à la littérature. D’ailleurs, de manière générale, Je trouve les Français très arrogants. En gros, il y a les livres que vous devez absolument lire et ceux dont on doit presque cacher la lecture.

Guillaume Musso, par exemple, en est la parfaite illustration. C’est un auteur qui ne mérite pas d’être ostracisé par ce snobisme ridicule et injuste. Si ses livres se vendent si bien, ce n’est pas parce qu’il écrit « simplement », comme l’affirment ses détracteurs, mais parce qu’il parle de la vie des gens. Un peu comme Gustave Courbet, qui peignait les gens, pas leur image.

Finalement il vous faut plus que la simple histoire qui vous est racontée

Aurélie Jean : Tout à fait. Dans un roman, j’ai besoin de réalisme. Harry Potter ou Le seigneur des anneaux par me passent au-dessus de la tête par exemple. Je ne parviens pas à rentrer dans un monde fantastique, alors que dans un roman d’anticipation, si. Je suis plus proche des univers de Jules Verne ou d’Orwell.

Qu’est-ce que vous apporte la fiction ?

Aurélie Jean : Elle me permet de comprendre la réalité. C’est une évasion maîtrisée.

On dit souvent que la lecture d’un roman est une expérience sensible qui vous décentre. Est-ce une sensation qu’il vous arrive de Alogoressentir ?

Aurélie Jean : Je parviens davantage à m’évader au cinéma qu’en lisant un livre. D’ailleurs, lorsqu’il s’agit d’une adaptation, je vais souvent d’abord voir le film avant de lire le livre dont elle est issue. Ça m’aide à mieux rentrer dedans.

Certaines lectures parviennent-elles à vous émouvoir ?

Aurélie Jean : Un ouvrage en particulier me fait pleurer du début à la fin, c’est “Eichmann à Jérusalem”, de Hannah Arendt. La façon dont elle parvient à humaniser cet homme qui est la cruauté incarnée est tout simplement bouleversante. Il m’arrive aussi de verser une petite larme quand je lis le livre d’un ami et que je sais de quoi il parle.

Pourriez-vous écrire de la fiction, en avez-vous envie ?

Aurélie Jean : Oui, il se pourrait que ce projet aboutisse bientôt d’ailleurs. Mais chut, je n’ai pas le droit d’en parler…

“Les algorithmes font-ils la loi”, Éditions de l’Observatoire

Toutes les apostrophes d’Ernest sont là.

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