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La gomme magique

Kelly Sikkema 6Kusv68OTHo Unsplash

La tentation de la gomme magique. Voilà une nouvelle discipline olympique. Une discipline que chacun quelque soit son niveau d’études, son âge, et sa vie est tenté de pratiquer. Il y a quelques semaines, sur France Inter, l’immense historien de la mémoire, Pierre Nora, lui-même y a succombé. « La Commune n’a pas apporté grand-chose à l’histoire de la République (…) Autant nous pouvons commémorer Napoléon, autant la Commune non ! ». La gomme magique c’est cela. C’est choisir dans l’Histoire les événements qui nous conviennent et ceux qui nous agacent. Dans un entretien dans l’Obs, Nora développe un peu sa pensée : « La Commune est un événement qui a eu peu d’apports dans la construction de l’idée nationale. Qu’il y ait une commémoration officielle, j’y vois donc peu de raisons ». Peut-être est-il présomptueux, ici dans cette modeste Ernestine du dimanche, de mettre en doute la parole de cet historien, mais tout de même. La Commune par son idéal de République poussée jusqu’au bout et par sa volonté de lutter contre l’esprit monarchique ou du moins anti-républicain de l’époque charrie avec elle l’idée même qui sous-tend ensuite l’avènement de la IIIe République et qui anime tous les Républicains de la première moitié du 20e Siècle : à savoir la création d’une République émancipatrice, qui permet de s’élever et de progresser.

Au-delà de ce débat autour de l’apport de la Commune à la République française, ce qui interpelle dans la déclaration de Nora, c’est que lui aussi ait été gagné par l’idée de la gomme magique. Comme si l’histoire n’était pas un bloc global et que la France d’aujourd’hui n’était pas la résultante tant de Napoléon que de la Commune. « La commémoration m’intéresse car elle fait parler d’histoire. Il faut commémorer les deux. La Commune, évidemment, car c’est un trésor d’expériences et d’encouragements pas seulement pour la République mais aussi pour l’histoire de l’émancipation. Napoléon, aussi, évidemment. L’histoire ne sert pas nécessairement à construire des consensus, cela sert aussi à décrire l’état des mémoires contemporaines », analyse avec justesse, de son côté, Patrick Boucheron titulaire de la chaire d’histoire au Collège de France.

Ce que Boucheron nous dit, au fond, c’est que si chacun de nous choisit ses propres événements qui lui sont propres et qui parlent à sa sensibilité, il appartient à l’historien, comme à la République, de ne pas gommer ce qui l’ennuie. Au-delà de Napoléon et de la Commune, 2021 est aussi l’année où l’on commémore le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire, les quarante ans de la mort de Georges Brassens, les 150 ans de la naissance de Proust, les 40 ans de l’élection de François Mitterrand et de l’abolition de la peine de mort, ou les 30 ans de la mort de Serge Gainsbourg. Déjà, certains ont envie de jouer de la gomme magique. Gainsbourg n’était tout de même pas très « féministe », Baudelaire était un « moderne anti-moderne qui n’aimait pas le progrès » etc… Gomme magique qui conduit au ripolinage de toutes les aspérités, qui efface allègrement tout ce qui ne colle plus avec la doxa de l’époque. Gomme magique qui, en fait, nous transforme en humains sans mémoires et donc en humains sans avenir.

En ce dimanche matin, lectrices et lecteurs du fond du lit, nous avons envie de vous demander de jeter la gomme magique et de prendre une palette de peinture. Mettez-y tous les événements de notre histoire, toutes les commémorations passées ou à venir, et construisez votre toile impressionniste. Comme tous les chefs d’œuvre picturaux de ce mouvement artistique les choses seront à la fois claires et complexes. Enchevêtrées les unes dans les autres. C’est cela qui fera tout son charme. C’est parce que Napoléon et La Commune furent que la France est la France.

Bon dimanche,

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