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Quand la BD sublime la littérature

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Et si notre roman préféré était mieux en BD ? C'est possible, voire même régulier, tant certaines adaptations graphiques de monuments de la littérature sont d'une beauté folle et d'une intelligence telle que l’œuvre originale en ressort magnifiée. Thomas Mourier, rédacteur en chef de Bubble, l'appli des fans de BD nous offre un guide de lecture des adaptations à lire.

L’adaptation littéraire a toujours tenu une belle place dans la production de bande dessinée, à la fois filiation esthétique, mais aussi culturelle. Tous les grands textes — ou presque — ont été adaptés, des collections dédiées ont été créées et, plus intéressant encore, des écrivains se sont frottés au 9e art.  

La littérature en bande dessinée s’articule autour de trois grandes catégories : les textes illustrés, les adaptations du texte en bande dessinée et les scénarios originaux pour la BD.

Sur tous les continents, certains auteurs se sont inspirés de grandes œuvres plus ou moins ouvertement, parmi les plus intéressantes : Manu Larcenet donne corps au Rapport de Brodeck, Robert Crumb change de style en adaptant La Genèse, Takehiko Inoue s’attaque à La Pierre et le Sabre ; Stéphane Heuet reproduit méticuleusement en image A la recherche du temps perdu, Alberto Breccia dessine l’indescriptible des Mythes de Cthulhu, Minetaro Mochizuki transpose Chiisakobé au présent, Pascal Rabaté déniche Ibicus, Fido Nesti ne trahit pas 1984, Suehiro Maruo fait voyager en occident La Chenille, Philippe Druillet explose les cadres dans Salammbô, Alan Moore brouille les pistes dans sa Ligue des Gentlemen Extraordinaires ou encore Joann Sfar qui réécrit le Petit Prince...

Des romanciers se sont lancés avec brio dans des scénarios originaux, de Stephen King, à Neil Gaiman, en passant par Jean Patrick Manchette, Jean Rouaud, Tonino Benacquista, Didier Daeninckx, Philippe Djian, Jérôme Charyn ou Jean Teulé (cas un peu à part puisqu’il commence sa carrière comme auteur de bande dessinée).

La tradition de l’illustration de grandes œuvres par des auteurs de bande dessinée sera remise au goût du jour avec des auteurs contemporains avec la collection Futuropolis /Gallimard qui propose un texte intégral illustré par des plumes comme Tardi, Baudoin, Martin Veyron, Juillard, Muñoz, Götting, Jacques Ferrandez, Loustal… Une fois lu, on imagine moins bien Céline sans Jacques Tardi ou Kafka sans Jean-Claude Götting. Et d’autres éditeurs créent des collections complètement dédiées aux adaptations : Ex-libris chez Delcourt, Casterman / Rivages-Noir, Noctambule chez Soleil, Fétiche chez Gallimard…

 

📚 Guide de lecture : adaptations remarquables

Fort de ces exemples — qui ne sont qu’un infime échantillon — arrêtons-nous sur quelques albums qui sortent vraiment du lot.

✨ Ces adaptations qui subliment l’œuvre

 

Certains auteurs subliment le texte, par leurs choix esthétiques ou par leur compréhension du roman original et proposent une expérience complète qu’on a bien du mal à séparer de l’œuvre initiale.

Ernest Mag Luz DespentessVernon Subutex de Luz d’après les romans de Virginie Despentes, Albin Michel (novembre 2020)

La bande dessinée qui a marqué cette fin d’année, Luz s’empare du texte de Virginie Despentes et donne vie à cet univers sale et désespéré, sur fond de musique, de balades parisiennes et d’amitié. Le dessinateur alterne un trait tremblant avec un style plus chargé : des passages vifs, aux planches où le dessin semble flouté. Il y a une vraie recherche dans la mise en scène ou dans l’utilisation des couleurs avec de pleines pages où le regard se fractionne ; où les ondes de la musique apportent du bruit à l’image.

Assez bluffant de voir comment le dessinateur a pu rendre l’atmosphère, le rythme et l’essence du personnage dans ce gros volume de 300 pages qui sera suivi d’un second.