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Livre Paris : encore dans le coup ou bel endormi ?

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Notre reporter Frédéric Pennel était, hier soir, dans les coulisses du Salon du livre – aka Livre Paris. Il a tenté de répondre à une question et une seule : le salon du livre vaut-il encore le coup ? Enquête.

macron salon« Ils ont même mis des olives dans le bortsch ». Flammarion, en ce jour d’inauguration du salon du livre, en servant ce plat traditionnel, a emmené les papilles des invités en Russie, l’invité d’honneur cette année. Et le Président Macron en a profité pour se faire un petit coup d’éclat : il a ostensiblement refusé de se rendre sur l’espace dédié à la Russie. La crise diplomatique entre la Grande-Bretagne et la Russie a éclaboussé jusque dans les allées du salon.

Ce sont aussi ces moments qui font le charme de cet évènement. Car pour le reste, les choses apparaissent immuables. Les amoureux des livres sont ici chez eux. L’ambiance, à l’inauguration y est joyeuse et bon enfant. Pourtant, derrière les rires, les échanges mondains, le plaisir de découvrir ces étalages infinis de couvertures de livres, le feu couve. On est en France quand même, et Macron n’est pas le seul à avoir le goût du coup d’éclat. Des maisons d’éditions se sont lassées. « Ici dans ce salon, c’est Nabila qui fait le plus sensation », lâche un éditeur, dont la maison, habituée à venir chaque année, a renoncé cette année. Des poids lourds figurent parmi les absents : Grasset, Stock ou Fayard, appartenant tous au groupe Hachette. Trop cher.

D’autres maisons se sont mise sur la même ligne, « pour voir ». Elles avaient le sentiment d’une absence de retombées significative au regard des efforts déployés. « Nos auteurs ne viennent plus. Ca se passe ailleurs, sur des médias comme Ernest, mais aussi dans des festivals de province, lors de séances de dédicaces dans les librairies. Les organisateurs du salon du livre devraient se poser des questions », raille en garde dans les rangs de certains professionnels.

Le genre à l’honneur

Reste que les chiffres de fréquentation demeurent corrects. Officiellement, en hausse de 3% l’an dernier. Ils fournissent pourtant matière à discussion. « Lors d’une nocturne organisée il y a deux ans, les organisateurs du salon s’étaient félicité de la fréquentation alors que nous, les exposants, nous avions bien constaté que nous étions les seuls à déambuler dans les travées », rappelle un éditeur. Les habitués ont le sentiment que l’afflux du public se tasse d’année en année. Des chiffres de fréquentation gonflés ?
Le salon parisien est assis sur une solide tradition, mais la concurrence est bien présente. Le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil rencontre un vrai écho auprès de son public. La Foire du livre de Bruxelles marque souvent très positivement ses participants. « Le marché belge est certes plus petit, mais le public y est plus chaleureux, on y fait un bon chiffre, témoigne une éditrice parisienne. Et l’entrée est gratuite. »  C’est que le coût du salon du livre de Paris, autour de 10 euros, choque certains. « Chaque année, certains auteurs disent qu’ils ne viendront pas pour une raison de principe : c’est comme si on faisait payer le fait d’entrer dans une librairie ! », poursuit-elle. L’année dernière, Maxime Chatham avait boycotté le salon en twittant : « On paye un livre, pas l’accès à la lecture ».

Pour rester dans le coup, le salon du livre essaie de faire peau neuve. Et que fait-on pour effectuer un reset ? De la com’. Mais pas ernestmagque. D’abord, on a transformé l’emballage : appelons désormais le salon par son petit nom (qui date de 2016) : Livre Paris. Des équipes dédiées à la com’ renouvelées et une dense campagne de promotion portent cette nouvelle marque, loin de faire l’unanimité. Livre Paris a également élargi son spectre pour accroître son public. Les conférences et les animations ont vu leur champ s’élargir aux thématiques de genre : les polars et les thrillers, qui avaient disparu de l’affiche, sont revenus. « A Livre Paris, on observe à l’œil nu une vraie dichotomie entre la littérature classique d’un côté et de l’autre celle de genre », explique une éditrice. Effectivement, en déambulant, on constate une scénarisation des espaces, dès lors que l’on navigue dans les eaux mangas ou de la fantasy. Un lieu de conférences prend la forme d’une reconstitution de scène du crime. Une statue, érigée à l’effigie d’Overwatch, héroïne de jeux vidéo, nous amène à la Japan Expo. Une « bookroom » (et non une backroom…) est disposée pour lire dans un cocon abrité. Une « bookroom » pour lire des « feel good book », concept littéraire en vogue. L’intitulé marketing est nouveau, la réalité est des plus banales : ce sont des livres « qui font du bien ». Les chiffres ont toutefois de quoi en faire pâlir plus d’un auteur. Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une… a été vendu à plus d’un million d’exemplaires l’an dernier !

Grogne sociale

ernestmagLivre Paris sert également de caisse de résonance à une grogne sociale. La participation bénévole des auteurs à des conférences, une pratique habituelle ici, ne passe plus. Le mouvement #PayeTonAuteur est passé par là. L’organisation est intervenue à temps pour étendre la polémique naissante : les auteurs seront payés 150 euros. On ne devrait donc pas revoir ce qu’on avait observé au salon de Montreuil où des auteurs, emmenés par l’association La Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse, avaient défilé dans les travées pour réclamer une revalorisation salariale. Pas étonnant que le mouvement ait pris d’abord dans la catégorie jeunesse : « leurs auteurs parmi les plus mal lotis en la matière“, analyse une éditrice. A Livre Paris, ce sont les correcteurs précaires qui travaillent pour « moins que le Smic », qui élèvent la voix : des tracts revendicatifs circulent dans les allées du salon.
Le métier d’auteur est « souvent extrêmement difficile », comme le rappelait encore la ministre Françoise Nyssen, ancienne directrice d’Actes Sud. Ce qui ne décourage pas tout le monde puisque les auteurs, profitant de l’évènement, continuaient à distribuer leurs manuscrits aux maisons d’éditions. Vainement ? « J’ai toujours pensé que ça ne servait à rien car les éditeurs ne sont vraiment pas là pour ça, mais pour faire du business », rappelle un libraire présent sur un stand. Mais la démarche reste touchante.

C’est un peu tout cela, Livre Paris. Cette année encore, les habitués du salon y retrouveront leurs petits. Il a des manifestations livresques beaucoup plus originales ou plus intimes que Livre Paris. Mais le salon vaut toujours le déplacement. Pour les conférences et pour rencontrer les auteurs. Pour constater que le livre attire encore des foules. Pour vérifier que la littérature de genre a pleinement sa place dans l’univers éditorial. Mais aussi parce que flotte parfois un parfum suranné. L’un des derniers lieux où l’on voit encore des femmes fumer avec un porte-cigarette, c’est ici. Entre deux piles de livres.

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